jeudi 26 mai 2022

Hervé Le Tellier - L'Anomalie

L'Anomalie, Hervé Le Tellier, 2020, 327 pages

En mars 2021, un vol Paris-New York fait face à une extraordinaire tempête. Si tout se termine bien et qu'il parvient à se poser, ce vol reviendra interférer quelques mois plus tard dans la vie de ses 243 passagers. Pour quelle raison ? L'explication intervenant après plus d'un tiers du roman, je vous en laisse la surprise.

L'Anomalie est indéniablement un roman d'imaginaire, puisque son élément central, qui fait exister le récit, est science-fictif. S'il apporte quelques thèses intéressantes, son traitement "technique" restera limité. Hervé Le Tellier préfère se concentrer sur l'aspect humain et particulièrement sur les conséquences pour 11 personnes liées à ce vol, chacun et chacune en proie à un basculement dans sa vie.

L'appréciation d'un livre tient évidemment de sa qualité propre, mais aussi de conditions externes, comme les lectures qui l'ont précédé ou les attentes qu'il suscite. Dans mon cas, ces deux exemples ne sont pas fortuits. Ma lecture précédente fut [anatèm] de Neal Stephenson, un roman qui, étonnamment, peut être relié à L'Anomalie sur un certain point. Sauf que la comparaison, injuste, ne tient pas et fait juste paraitre L'Anomalie comme un ouvrage assez pauvre sciencefictivement parlant. Il n'est pourtant pas mauvais, mais il m'est apparu trop limité.

Reste alors l'autre aspect du roman, le principal, l'humain. C'est là que la carte Goncourt entre en jeu. Je ne connais pas particulièrement ce prix - il me semble n'en avoir lu qu'un - mais, vu son "prestige", j'imaginais qu'il récompensait une oeuvre sortant au minimum de l'ordinaire. Or j'ai trouvé L'Anomalie tout à fait lambda. C'est loin d'être un mauvais livre. Il se lit très facilement, il y a quelques très bons éléments et il est bien écrit, dans le sens où toutes les pièces du puzzle - ou les briques de lego rouges - finissent par s'emboîter parfaitement. Mais j'ai trouvé ça assez commun. Il n'y a rien de réellement marquant et j'ai l'impression d'avoir, pour chaque aspect du livre, déjà lu mieux ailleurs, sans que l'agrégat n'apporte un vrai plus.

Mauvais timing donc pour ma lecture de L'Anomalie, même si je pense qu'il n'aurait de toute façon jamais dépassé le stade du 'correct'. Surtout que la petite mise en abyme qui parsème ses pages à travers le personnage de Victor Miesel, qui laisse à penser que le lecteur est trop idiot pour apprécier un tel roman et ses caractéristiques soi-disant inhabituelles, m'aurait de toute façon déplu. Mais vu le nombre de lecteurices apparemment conquis, je me contenterai d'être cette fois l'anomalie.

Couverture : /
D'autres avis : Tigger Lilly, Vert, FeydRautha, Gromovar, Le chien critique, Yuyine, Lune, Le Maki, TmbM, ...

vendredi 20 mai 2022

Neal Stephenson - [anatèm]

[anatèm], Neal Stephenson, Tomes 1 et 2, 2008, 652 et 492 pages
« "Vos voisins se brûlent-ils vifs les uns les autres ?" voilà comment fraa Orolo entama la conversation avec artisan Flec. »
Fraa Erasmas vit à Saunt-Edhar, une concente où demeurent reclus des fraas et des soors, plongés dans l'étude des mathématiques et de la philosophie - comme deux faces d'une même pièce. Ils n'ont aucun contact avec l'extérieur, si ce n'est lors des apertes, tous les un, dix, cent ou mille ans selon la math à laquelle appartiennent les avôts. Pour Erasmas, l'aperte décénarienne arrive justement dans quelques jours. Et elle va entraîner de grands changements pour la congrégation.

Comment ? Vous ne comprenez pas la moitié des mots employés dans ce succinct pitch ? C'est normal. Et ça ne sera pas expliqué beaucoup plus clairement dans le roman, si ce n'est au cours des quelques extraits du dictionnaire qui parsèment les chapitres. Est-ce que c'est un peu compliqué au démarrage ? Certainement. Est-ce qu'on s'y fait relativement vite et est-ce qu'un grand plaisir du livre est de découvrir et comprendre le monde d'Arbre ? Certainement aussi. Est-ce qu'en plus ce n'est pas juste là pour faire exotique et est-ce que cela fait sens au sein de l'intrigue, au même titre que les différents débats idéologiques ? Certainement toujours.

[anatèm], c'est une plongée sous-marine. Il y a d'abord l'entrée dans l'eau, et le choc qui va avec. Un peu déboussolé, on cherche ses repères. Difficile, puisque l'eau n'est pas la terre. Alors on s'en crée des nouveaux et on finit par s'habituer à ce nouvel environnement, à y être bien. Vient alors le moment de s'enfoncer plus loin, tranquillement, palier après palier. Jusqu'à finir, sans presque s'en rendre compte, au milieu d'abysses étourdissants.

Cette manière d'agrandir toujours plus l'angle du récit et d'aller vers des destinations inattendues, mais toujours en toute logique - le contraire aurait été impensable vu les thématiques du récit - est l'autre grande force du roman. Avec aussi la capacité de Neal Stephenson à traiter des sujets complexes et à les rendre presque passionnants. Je ne m'attendais clairement pas à être happé par des maths et de la philo. Je ne peux pas dire que j'ai tout saisi - je ne vous en ferai pas une calca - ni que c'est toujours évident, mais l'essentiel est toujours accessible - et intéressant/fascinant, le plus souvent. Et rendu digeste tant par une volonté d'expliquer les bases que par l'intelligence de laisser régulièrement respirer les réflexions par des passages plus légers, voire amusants.

[anatèm] est un livre si étonnamment plaisant dans sa complexité que c'est lors des passages plus voués à l'action - notamment une bonne partie du tome 2 français (le livre est d'un seul tenant en VO) - que mon intérêt a un peu fluctué. Pas de quoi pour autant amoindrir l'intérêt général du roman. [anatèm] reste indéniablement un très bon livre, intelligent tant dans ses idées que dans son déroulé, plein de passion pour les sciences et la pensée scientifique. Un solide roman, dans tous les sens du terme.

Couverture : Gaëlle Marco / Traduction : Jacques Collin
D'autres avis : Gromovar 1 et 2, FeydRautha 1 et 2, Lhisbei, Lorhkan 1 et 2, Lune, Marc 1 et 2, Le Maki 1 et 2, Célinedanaë, Mariejuliet, Herbefol, lutin82, Apophis 1 et 2, Feygirl 1 et 2...

mardi 10 mai 2022

Jean Baret - Bonheur™

Bonheur™, Jean Baret, Tome (indépendant) 1/3 de la 'trilogie' Trademark, 2018, 308 pages
« Une femme, les mains attachées derrière le dos, crache du sang en criant "Mais on ne faisait rien ! On ne faisait rien ! On voulait juste contempler les arbres ! On ne faisait rien !", et il retraverse le parc pour sortir de sa chambre tandis qu'un flic enfonce une matraque noire et luisante dans les côtes de la femme et dit "Justement. Vous ne faisiez rien et c'est illégal." »
Toshiba (« Committed to People, Committed to the Future »), du nom de son sponsor, est policier. Au département des crimes à la consommation, il fait partie de la brigade des "Idées". Avec son collègue Walmart (« Save Money. Live Better »), ils épluchent les incohérences relévées par les algorithmes en quête de fraudeurs, de personnes ne consommant pas suffisamment et ne respectant pas les idéaux de la société. Et vous d'ailleurs, avez-vous consommé aujourd'hui ?

Bonheur™ de Jean Baret aux éditions du Bélial' est un ouvrage d'idées et d'univers. Il y a bien une histoire, une enquête spécifique de Toshiba (« Committed to People, Committed to the Future ») et Walmart (« Save Money. Live Better ») dans l'univers des netrunners, mais même celle-ci est surtout une excuse pour développer toujours plus d'idées. Elle reste néanmoins un phare que le lecteur s'évertuera à suivre, en zigzagant entre les publicités, les répétitions et les nombreuses séances de sexe oral.

Bonheur™ de Jean Baret aux éditions du Bélial' est un ouvrage particulier qui avait beaucoup pour ne pas me plaire. Et pourtant, ma lecture s'est avérée intéressante voire plaisante. Car si ce tourbillon d'informations, de données, de notes, de messages, d'annonces, d'indications, d'interrogations, de renseignements, de déclarations, de débats, de questions, de documents, de matériels, de théories, de paramètres déroute et désespère à première vue, aussi ennuyant que dans la vie réelle, il s'avère finalement une incroyable mise en mots de la surinformation et surconsommation qui nous entoure. C'est plus que visuel, c'est plus qu'évocateur, c'est là, directement sous nos yeux, une masse grouillante à partir de laquelle le lecteurice peut agir comme iel le souhaite mais qui ne manquera pas d'être entêtant et enivrant.

C'est ce côté, cette mise en situation, qui m'a le plus impressionné dans Bonheur™ de Jean Baret aux éditions du Bélial'. S'ajoutent à cela de nombreuses réflexions, pas tant sur la consommation d'ailleurs - qui est pourtant surement le champ lexical le plus imposant du roman. Ou tout du moins ce n'est pas sur ce thème précis que cela apporte le plus, mais plus globalement sur les libertés, les droits, les devoirs, les limites, la morale, les valeurs, les certitudes, les choix, les règles, les latitudes, les possibilités, les marges, ... tout ce qui est impalpable et où toute réponse est moins évidente.

Une bonne surprise donc que ce Bonheur™ de Jean Baret aux éditions du Bélial', un roman tragiquement juste. Surprise est le bon mot, puisque je pensais savoir à quoi m'attendre, ne pas particulièrement y accrocher et il a tout de même réussi à m'impressionner. C'est plus que riche et je mentirais en disant avoir pleinement réfléchi à tout. Mais l'ensemble a fait un petit bout de chemin dans l'herméticité supposé de mon esprit. J'ai bien fait de le consommer.
« En parallèle des orgies anales est dressé le portrait, riche de tout le talent d'Hank Moody, d'une société perdue, à la dérive, avec beaucoup de cynisme mais aussi d'espoirs. (...) Cependant, il ne parvient pas pour l'instant à déterminer clairement quel est le message de Moody. Heureusement, il n'en a rien à faire. »
Couverture : Aurélien Police
D'autres avis : Lhisbei, Gromovar, Lorhkan, TmbM, Yuyine, Anne-Laure, Lune, Célinedanaë, Marc, Le Maki, Anudar, Dionysos, ...

jeudi 5 mai 2022

Emmanuel Chastellière - Ammuin Karhua

Ammuin Karhua, Emmanuel Chastellière, 2022, 39 pages

Ammuin Karhua est une nouvelle se déroulant dans Célestopol, cette grande cité lunaire au centre de deux très bon recueils : Célestopol et Célestopol 1922. C'est cette fois en 1923 que se déroule l'action. Irina travaille aux Galeries Sabline, un grand magasin de la ville. Douée dans son travail au point de s'y voir proposer des responsabilités, Irina préfère pourtant rester deux petites mains anonymes et conserver sa solitude. Mais sa rencontre avec Anna, une jeune collègue, pourrait bien raviver un passé qu'elle cherche à oublier.
« Il s’agissait sans doute de l’un des seuls bâtiments de Célestopol où le verre supplantait la pierre, si l’on mettait de côté l’incroyable coupole qui protégeait la cité tout entière des affres du vide éternel. Les grands magasins demeuraient rares sur la Lune. »
Emmanuel Chastellière a écrit Ammuin Karhua en réaction à l'invasion russe en Ukraine. Les sommes perçues à l'achat de cette nouvelle (ici) sont d'ailleurs reversées par l'auteur à la Croix-Rouge pour soutenir son action dans le pays. Les échos de cette invasion sont évidemment flagrants à travers le texte, qui traite de guerre, de réfugiés mais surtout du poids du passé et de résilience.

Ammuin Karhua est une très bonne nouvelle, touchante, évocatrice et pleinement dans l'esprit habituel de Célestopol. Ce qui est d'autant plus admirable, c'est qu'elle n'est pas 'juste' un texte d'actualité. C'est un récit qui développe toujours plus l'univers, en présentant un nouvel espace, le grand magasin, et en développant la thématique de la religion. Mais surtout, c'est un texte qui serait tout aussi bon sans avoir à l'esprit les conditions qui ont procédé à son écriture. De là à en faire une porte d'entrée pour celleux qui ne connaissent pas encore l'extraordinaire cité lunaire ? À vous d'essayer, c'est pour la bonne cause : Ammuin Karhua.

dimanche 1 mai 2022

Alix E. Harrow - Les Dix mille portes de January

Les Dix mille portes de January, Alix E. Harrow, 2019, 472 pages

Début du XXème siècle. January est une jeune fille qui vit dans une belle demeure, chez le patron de son père, tandis que ce dernier parcourt le monde en quête d'objets rares. Mais son vrai refuge se trouve dans la littérature populaire, celle des voyages extraordinaires et des mondes magiques. L'éducation presque parfaite pour l'aventure qui l'attend, suite à sa découverte d'une Porte qui conduit ailleurs, puis d'un livre qui parle de ces mêmes Portes.

Ce très mauvais résumé ne rend pas honneur à la qualité du roman, notamment car il peut laisser penser à une banale histoire de quête initiatique et de mondes magiques parallèles. Oh, il s'agit bien d'une grande aventure au cours de laquelle January va grandir. Et oui, il y a d'autres mondes qu'on découvre en franchissant des Portes - avec une majuscule, s'il vous plait. Vous pouvez même utiliser les termes "Young Adult" si vous voulez, car c'est effectivement parfaitement adapté à des adolescents. Mais cela n'a rien de banal, ni rien de limitatif dans le lectorat ciblé. Penser le contraire serait passer à côté d'un très bon moment de lecture.

Les Dix mille portes de January, c'est un peu le best-of de ce genre de romans et d'univers de fantasy. Alix E. Harrow, et January tout autant, a pleinement conscience de ces histoires, ainsi que de leurs limites, leurs faiblesses et leurs incohérences. Elle en reprend alors les codes pour n'en garder que le meilleur, jouer avec eux, les expurger de toutes les longueurs et leur apporter une dose de modernité. L'ayant lu il y a relativement peu de temps, mon point de comparaison principal fut la trilogie À la croisée des mondes, avec laquelle j'ai pu retrouver de nombreux éléments communs. Et cette dernière perd par K.O. face au plaisir de lecture qu'est le roman d'Alix E. Harrow.

Il n'est pourtant nullement dans l'esprit de faire des classements. Car Les Dix mille portes de January c'est avant tout une grande déclaration d'amour aux littératures d'imaginaire et d'aventures dans leur ensemble, aux valeurs qu'elles développent, aux libertés qu'elles entraînent et aux plaisirs qu'elles procurent.

Les Dix mille portes de January est un excellent roman. Il est très bien construit - avec notamment un très bon livre intradiégétique - et doté d'un tempo constant, sans temps faible. L'écriture est vive et agréable, à l'image de son héroïne, énergique et intelligente et dont la passion des livres ne peut que faciliter l'identification et l'empathie. Mais surtout, et c'est ce qui fait passer le livre dans une catégorie supérieure de qualité, c'est un roman extrêmement malin, où tout est amené de manière naturelle et où tous les détails font sens. À vous maintenant de franchir la première de ces dix milles portes, celle de votre librairie, et de plonger dans ce lumineux roman !

Couverture : Pauline Ortlieb / Traduction : Thibaud Eliroff
D'autres avis : FeydRautha, Sometimes a book, ...

lundi 25 avril 2022

Tommy Orange - Ici n'est plus ici

Ici n'est plus ici, Tommy Orange, 2018, 331 pages

Ici n'est plus ici est un livre qui met en scène douze personnages, dont les vies vont plus ou moins se croiser, liés par un évènement : le grand pow-wow d'Oakland. "Met en scène" n'est d'ailleurs peut-être pas le terme adéquat, puisque tout l'enjeu ici est de sortir ces personnages autochtones des clichés spectaculaires que l'on peut avoir à l'esprit. S'ils sont issus des Premières Nations, ils sont aussi pleinement citadins et vivent le plus normalement possible, en tentant néanmoins de conserver leur culture et leurs racines.

L'ambition de Tommy Orange est d'ailleurs explicite à travers la mise en abyme du personnage de Dene Oxendene, qui récolte les témoignages de vies de ces autochtones, le plus simplement et purement possible, sans finalité évidente si ce n'est de rendre la véritable vie - généralement guère reluisante - de ces personnes, d'en garder une trace et une existence.

Narrant les difficultés présentes de l'identité autochtone, Ici n'est plus ici est pourtant un ouvrage étonnamment doux en regard des drames qui se jouent. C'est une des multiples raisons qui m'ont évoqué Colson Whitehead - et particulièrement, sur la forme, Ballades pour John Henry - lui aussi talentueux pour présenter sans pathos les troubles d'une partie non-blanche et le plus souvent invisibilisée de la population américaine.

Si Tommy Orange n'a peut-être pas toute la puissance et la fulgurance d'un Colson Whitehead, il propose tout de même un très bon roman - dont je ne rends que trop peu les qualités - témoignage important d'un peuple qui vivait déjà ici avant qu'il ne soit plus ici.

Couverture : d'après le design de Tyler Comrie © Olio - E+ - Getty images / Traduction : Stéphane Roques

mardi 19 avril 2022

Christian Chavassieux - Je suis le rêve des autres

Je suis le rêve des autres, Christian Chavassieux, 2022, 168 pages

Malou a 7 ans et il a fait un rêve. Un rêve qui pousse les anciens de son village à le considérer comme un potentiel réliant, un être qui peut communiquer avec les esprits. Mais pour en être sûr, il doit faire un long voyage pour rencontrer un conseil de sages. Il sera accompagné par Foladj, un vieil homme ayant l'expérience du voyage.
« Ainsi commença le voyage du petit Malou et du vieux Foladj. Aventure qui ne bouleversa d'autres destins que les leurs, n'entraîna aucune guerre ou révolution, ne fut même pas exemple de sagesse ou de piété, pas plus que source d'embarras ou d'indignation. Aventure qui ne concerna que ces deux-là, fut pour eux d'un prix élevé, leur apporta une grâce qu'on ne trouve dans la plupart des âmes qu'en miettes et en souillures. »
Tout est résumé dans cette conclusion du premier 'chapitre'. Je suis le rêve des autres est un ouvrage très simple, une balade initiatique que l'on vit avec l'émerveillement du petit Malou et l'expérience du vieux Foladj. C'est un véritable voyage qui a la qualité d'aller en se bonifiant sans cesse. Les premiers kilomètres m'ont pourtant presque refroidi : j'ai trouvé ça assez naïf, voire trop bienveillant - ce que je ne savais pas pouvoir penser. Malou est trop extraordinaire et parfait et Foladj est lui trop mielleux. Heureusement, la route est longue.

Car à force de pérégrinations, et surtout grâce à l'apparition de quelques éléments perturbateurs, toujours légers mais apportant une nécessaire aspérité, l'alchimie se met à opérer. La montée en puissance est totale jusqu'à une excellente fin douce-amère, loin de la mièvrerie initiale, pleine d'espoir et de positif. Trouver sa voie, choisir sa voie, changer sa voie, c'est là l'un des thèmes principaux de ce très bon Je suis le rêve des autres. Christian Chavassieux a pour sûr depuis maintenant plusieurs ouvrages trouvé la sienne : nous partager émotions et réflexions à travers son agréable plume.
« C'est ce qu'on appelle un paradoxe : il faut commencer à connaître les choses pour mesurer à quel point les ignorer était mal. »
Couverture : Kévin Deneufchatel
D'autres avis : Yuyine, ...

mercredi 13 avril 2022

Émile Zola - Le Docteur Pascal

Le Docteur Pascal, Émile Zola, Tome 20/20 des Rougon-Macquart, 1893, 363 pages

Pascal Rougon vit à Plassans avec Clotilde, sa nièce, et Martine, sa bonne à tout faire. Ne faisant plus que de rares visites de routine - et d'expérience - auprès de quelques patients, le Docteur Pascal se concentre essentiellement sur ses recherches en matière d'hérédité. Pour lesquelles il a un matériel de travail de choix : sa propre famille, les Rougon-Macquart.

Toute ressemblance avec une personne ayant réellement existé ne serait pas fortuite. Le Docteur Pascal est un roman terriblement méta puisque le héros éponyme est indéniablement un avatar d'Émile Zola lui-même. Tous deux travaillent sur l'hérédité, tous deux étudient les Rougon-Macquart, tous deux valorisent la science sur les croyances, ... et tous deux retrouvent la vitalité de leur jeunesse dans les bras d'une jeune femme - avec Jeanne Rozerot pour Zola, tandis que pour Pascal c'est, léger divulgâchage, avec sa nièce...

Ce jeu des similarités est peut-être le seul point d'intérêt du roman. Car Le Docteur Pascal n'est pas vraiment un bon roman. Au-delà de la relation consanguine qui jette un froid, l'intrigue est mince et peu palpitante, les considérations intellectuelles sont peu intéressantes et même l'aspect historique et sourcé de l'hérédité est fortement daté. Tout n'est pas à jeter, mais bien peu de choses sont à garder - Ramond, un peu Félicité et la scène de l'armoire ? Même la personnification de Zola dans Pascal a ses limites : le livre ne cesse de vanter les mérites de la maitresse de l'auteur... qui ne trouve rien de mieux que de dédier le roman à sa femme. Il n'y a finalement qu'une seule morale à en tirer : l'amour peut définitivement rendre aveugle.

Couverture : Microscope vers 1895, Paris, musée du CNAM
Lecture commune avec la Zolerie, Tigger Lilly et Alys.

jeudi 24 mars 2022

Rivers Solomon - Les Abysses

Les Abysses, Rivers Solomon, 2019, 190 pages
« Yetu leur soufflait les mots, mais il les connaissaient tous déjà. Ils vivaient dans leurs cartilages, dans leurs organes, ils leur appartenaient comme leur appartenait la forme de leurs membres palmés ou la proéminence de leurs yeux. Elle devait se contenter de le leur rappeler. C'était cela, se souvenir. Les encourager, pour qu'ils persévèrent, pour qu'ils ne passent pas à autre chose. Oublier, ce n'était pas guérir. »
Yetu est une wajimru, un peuple vivant dans les profondeurs des océans, descendant des femmes jetées à la mer lors des traversées du commerce triangulaire. Mais Yetu n'est pas n'importe quelle wajimru. Elle est l'Historienne, la porteuse des souvenirs de tout son peuple, permettant ainsi à chaque individu de vivre insouciamment. Mais le passé a un poids, que Yetu a de plus en plus de mal à porter.

S'il évoque diverses problématiques comme la traite des noirs ou l'impact de l'homme sur la nature, Les Abysses est un roman qui brille surtout pour sa réflexion sur l'Histoire, le passé et la mémoire. Sur cette thématique somme tout assez classique, Rivers Solomon parvient à apporter sa touche qui va bien au-delà d'un lambda "le passé est important". S'il aboutit à une certaine réponse, le récit est surtout l'occasion d'ouvrir de nombreuses pistes de réflexion sur divers aspects de la question, du poids du passé à sa nécessité, de la fuite en avant au fait d'y rester bloqué, de la souffrance engendrée à l'apaisement recherché.

Les Abysses est un ouvrage doucement atypique - beaucoup moins cela dit que L'Incivilité des fantômes - mais facile d'accès. Un récit intelligent qui amène à réfléchir mais sans oublier de proposer une vraie histoire et un personnage principal singulier. Un très bon roman.

Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Francis Guévremont
D'autres avis : Tigger Lilly, Gromovar, Shaya, Lune, Elhyandra, Célinedanaë, Sabine, Boudicca, Zina, Yuyine, Marc, ...

vendredi 18 mars 2022

Guy Gavriel Kay - Les Lions d'Al-Rassan

Les Lions d'Al-Rassan, Guy Gavriel Kay, 1995, 583 pages
« Ce fut juste après midi, peu de temps avant le troisième appel à la prière, qu'Ammar ibn Khairan franchit la poterne des Cloches et pénétra dans le palais de l'Al-Fontina, à Silvènes, pour s'en aller assassiner le dernier khalife d'Al-Rassan. »
Jehane bet Ishak est une brillante médecin kindath, un peuple adorateur des lunes et historiquement persécuté. Elle vit plutôt paisiblement en terre asharite, un peuple adorant les étoiles. Mais témoin involontaire d'un massacre, elle va devoir fuir. Une fuite qui l'amènera à vivre de l'intérieur le basculement de l'Histoire, et notamment la guerre latente entre asharites et jaddites, un peuple adorant le soleil.

Les Lions d'Al-Rassan fait plus que s'inspirer du XIème siècle espagnol, entre la fin du Califat de Cordoue et le début de la Reconquista. Pourtant nul besoin de connaître la période historique pour apprécier le roman. Le cadre remanié se suffit à lui-même et se découvre comme un univers en soi, bien qu'il ne soit pas forcément évident au démarrage de saisir toutes les relations entre les différents peuples.

Les Lions d'Al-Rassan est un très grand livre. Évacuons tout de même deux petits points négatifs. Le premier est l'abondance de scènes de relations sexuelles. Abondance certes relative (6 ou 7 environ ?), mais qui n'apporte à mon sens pas grand chose, et ce alors même que les relations amoureuses sont elles extrêmement bien gérées et se déroulent en toute intelligence. Le deuxième est un épilogue qui, sans être mauvais, n'est pas forcément nécessaire. Mais c'est là surement mon amour des fins ouvertes qui parle.

Ces deux petits bémols sont néanmoins une goutte dans l'océan au regard du nombre de qualités que comporte le roman. À commencer par les personnages qui portent le récit. Car l'intrigue est finalement assez simple, ne jouant pas sur l'accumulation de rebondissements et de surprises - il y en a, bien sûr, mais de manière mesurée -, préférant dérouler son fil de manière logique mais néanmoins prenante. Pourquoi ? Parce que les personnages.

Guy Gavriel Kay a un vrai talent pour créer des personnages forts. Il parvient en quelques mots à les décrire profondément, pas physiquement mais psychologiquement, à les doter d'une personnalité et de pensées propres. À les doter d'une âme. Cela participe du fait qu'il n'y a ici ni gentils ni méchants. Si les personnages que l'on suit sont certes globalement tous beaux, forts et intelligents, ils ne sont pourtant pas de naïfs bisounours n'ayant que des qualités. Chacun - à l'exception peut-être de Jéhane - a ses failles et peut perpétuer des actes répréhensibles. Mais toujours avec une certaine logique et surtout avec beaucoup de pragmatisme. Les actions des personnages font sens. Cela peut sembler normal, mais cela n'arrive finalement pas si souvent. Et c'est très plaisant.

La nuance et le pragmatisme caractérisent tout autant les personnages que le récit et ses enjeux. Les différents combats ne sont jamais présentés comme de glorieux affrontements. Ils sont puissants mais jamais épiques, jamais agréables. Guy Gavriel Kay ne célèbre pas la guerre, tout juste des individualités qui font leurs vies en son sein, en essayant de toujours y garder intactes leurs valeurs.

Les Lions d'Al-Rassan est un excellent livre. Guy Gavriel Kay y fait preuve d'une maitrise totale de son récit, présenté dans de longues scènes - entrecoupées d'ellipses qui ne font ressentir aucun manque - qui s'enchainent parfaitement et sont toutes utiles. Tout y est logique et implacable, ce qui n'empêche nullement un investissement total pour ces personnages extraordinaires. Magistral.

Couverture : Leraf / Traduction : Élisabeth Vonarburg
D'autres avis : Vert, L'ours inculte, Célinedanaë, Apophis, lutin82, Brize, Alias, Elhyandra, Lianne, Acr0, ...

vendredi 11 mars 2022

Écran de fumée #19 - OCS(F)

Alex Rider, Saisons 1 & 2, 2020-2021, 8 épisodes de 40 minutes par saison

Adaptée d'une série de romans d'Anthony Horowitz, Alex Rider met en scène le jeune lycéen éponyme, recruté par une cellule du MI6 suite au décès de son oncle qui s’avérait, à l'insu de sa famille, être un espion. Une série d'espionnage donc, avec tout ce qui va avec : un héros aux grandes capacités, des complots, des dangers de morts, des scènes d’infiltration et de combats, ... Une série lambda alors ? Pas du tout.

Certes, Alex Rider ne révolutionne pas le genre. Il y a même quelques rares passages un peu exagérés/improbables - comme tout bon film d'espionnage en quelque sorte. Le mot important ici est "rare" : l'écrasante majorité du scénario reste crédible et d'une ampleur raisonnable, à taille humaine. Avec en plus un petit penchant pour la SF. Grand public et accessible, mais SF tout de même.

Rien de révolutionnaire donc, mais Alex Rider parvient à proposer une série d'une grande fraicheur, lumineuse, portée par un héros sympathique et charismatique, tout comme ses plus proches compagnons (#TeamKyra). C'est simplement très plaisant à regarder et on se prend très facilement au jeu, captivé par la tension développée, oubliant totalement - preuve ultime de qualité - que tout devra nécessairement se résoudre positivement au final. Je me jetterai sur la saison 3 avec gourmandise.

Missions, 3 saisons (série terminée), 2017-2021, 10 épisodes de 25 minutes pour les S1 et S2, 5 épisodes de 45 minutes pour la S3

William Meyer, milliardaire suisse, est à la tête de la première mission habitée vers Mars. Mais alors qu'ils s'apprêtent à se poser après plusieurs mois de voyage, ils apprennent qu'une mission américaine, partie après eux avec un nouveau système de propulsion, est arrivée en premier sur la planète rouge. Sauf que ces derniers ne donnent depuis plus aucun signe de vie.

Missions est une série française de science-fiction. Réellement de science-fiction. Il ne s'agit pas ici juste d'un accessoire ou d'un simple élément de base pour lancer l'histoire, l'intrigue est bien totalement SF. Une SF un peu "à l'ancienne", un peu magique sur les bords mais qui procure - en tout cas me concernant - une vraie excitation au visionnage et un sense of wonder certain. Ça a en un sens un goût de Lost, un compliment qui résume aussi l'une des attentes qu'il ne faut pas avoir en regardant cette série : tout ne sera pas expliqué et conclut de manière définitive.

La série met quelques épisodes pour réellement se lancer et trouver son rythme. Le temps de poser ses bases et de permettre aux personnages de sortir quelque peu de leurs stéréotypes. Des stéréotypes qui s'expliquent par la durée réduite de la première saison et la nécessité de rentrer au plus vite dans le feu de l'action. Cela vaut aussi pour le pitch de base un peu improbable - et encore, tout est relatif vu les derniers développements en matière de missions spatiales privées -, un prix minime à payer pour avoir ensuite un récit intéressant et prenant.

L'une des plus grandes qualités de Missions, c'est surtout la volonté des scénaristes de ne pas rester sur leurs acquis et de prendre des risques. Ainsi chaque saison est unique et renouvelle de manière significative le scénario, avec en point d'orgue une troisième saison très surprenante. Certes, tout n'est peut-être pas parfait. Mais on passe très facilement outre les petits bémols tant la proposition est singulière dans le paysage francophone et tant les qualités sont au rendez-vous - dont l'usage de multiples langues, un détail surement, mais une bonne idée néanmoins. Missions est vraiment une belle surprise. Qu'attendez-vous pour partir sur Mars ?

samedi 5 mars 2022

David Mitchell - Le fond des forêts

Le fond des forêts, David Mitchell, 2006, 474 pages
« C'est ça qui me fout les jetons. Je change la cartouche de mon stylo à plume, et un hélicoptère Wessex s'écrase sur un glacier des îles de Géorgie du Sud. Je prends mon rapporteur et mesure un angle sur mon livre de maths, et un missile à tête chercheuse prend en chasse un Mirage III. Je trace un cercle au compas, et un garde gallois debout au milieu des ajoncs en feu reçoit une balle entre les deux yeux.
Comment le monde peut-il continuer à tourner comme si de rien n'était ?
»
Jason Taylor vit à Black Swan Green, dans le Worcestershire. Il a 13 ans, et comme tous les garçons de son âge il cherche à être populaire et ne surtout pas être la cible de ses camarades d'école. Ce qui n'est nullement facile puisque Jason doit cacher qu'il est bègue.

Le fond des forêts narre un an de la vie de Jason Taylor, l'année 1982, une année qui sera charnière pour lui. C'est un roman qui raconte une époque, avec pas mal de références pop culture ou géopolitiques. Mais il dépasse ce cadre daté et conserve un propos très actuel car c'est avant tout un roman sur l'adolescence qui parlera à tous, un roman sur la découverte et l'acceptation de soi, sur le regard des autres, sur les choix qui nous font et sur le pouvoir des mots. L'ensemble sonne éminemment vrai - et je pensais cela avant même de découvrir qu'il s'agit d'un récit semi-autobiographique.

Comme David Mitchell sait si bien le faire, Le fond des forêts est un roman riche de détails, des références à ses autres ouvrages aux jeux avec les contes, entre autres. Légèrement perturbant dans ses premières fins de chapitres brutales, c'est surtout un livre extrêmement bien construit, où tout fait sens et où tout est logiquement à la place qu'il doit être. Et porté par un Jason Taylor hyper attachant, un garçon intelligent tout autant garçon qu'intelligent.

Le fond des forêts est ma troisième lecture de David Mitchell. Cartographie des nuages était admirable, L'Âme des horloges était excellent. Le fond des forêts est encore meilleur. C'est un récit simple et puissant, à la fois terrible et lumineux, qui donne autant les larmes aux yeux que le sourire aux lèvres. Un chef d'oeuvre.
« Le vert est composé de bleu et de jaune, c'est tout, mais quand tu regardes du vert, où sont passés le bleu et le jaune ? Quelque part, c'est un peu comme avec le père de Moran. Quelque part, c'est un peu comme pour tout et tout le monde. »
Couverture : Photographie © Dietrich Rose - Corbis / Traduction : Manuel Berri
D'autres avis : Vert, ...

dimanche 27 février 2022

Claire Duvivier - Citadins de demain

Citadins de demain, Claire Duvivier, Tome 2/6 de la Tour de Garde, Tome 1/3 de Capitale du Nord, 2021, 365 pages
« Hirion et moi n'étions pas rationnels, mesurés, sages, pragmatiques comme nous étions censés le devenir. Nous étions juste de grands enfants qui n'avaient jamais quitté le nid, qui se pensaient capables de tout parce que c'était ce qu'on leur avait mis en tête, mais qui émotionnellement étaient encore des pages blanches.
Voici comment, pour moi, la page a commencé à s'écrire.
»
Amalia et Hirion, deux jeunes aristocrates, ainsi que Yonas, un roturier, ont été formés depuis leur enfance pour être des 'citadins de demain', éduqués en tous domaines pour être aptes à diriger leur ville vers la prospérité et le futur. Sauf que la vie réelle va s'imposer de plein fouet à eux, à travers une révolte grandissante mais aussi un mystérieux miroir.

Citadins de demain est le premier tome de "Capitale du Nord", trilogie mettant en scène la ville de Dehaven. Elle se déroule dans l'univers partagé de "La Tour de Garde", où Guillaume Chamanadjian met lui en scène la ville de Gemina (cf. Le Sang de la Cité). Si les deux trilogies sont supposément indépendantes, et si Citadins de demain se tient certainement de lui-même, elle gagnent déjà à être lues en parallèle pour profiter au maximum des petites références qui y sont glissées et des liens qui se développent.

Cette double lecture permet aussi de voir à quel point à partir d'une même base et d'un même fil d'évènements à dérouler, deux auteurices peuvent tirer des romans différents et créer une atmosphère propre à chacune des deux trilogies. Car oui, les points de comparaison entre Citadins de demain et Le Sang de la cité sont nombreux. Au point d'avoir l'impression de lire le même roman ? Jamais, et c'est déjà une belle réussite.

J'ai préféré le premier tome de Guillaume Chamanadjian qui m'est apparu plus frais. Mais Citadins de demain ne démérite pas pour autant. Si ce n'est sur trois petits points : un trop plein de petites phrases prémonitoires de la catastrophe à venir, sans grand intérêt ; un non-dit artificiellement gardé sous silence ; une fin trop brutale, apparaissant plus comme une fin de chapitre que comme une fin de roman. Voilà pour les défauts, mineurs au regard de la qualité de l'ensemble.

Car Citadins de demain est avant tout un récit agréable et prenant qui fait la part belle aux personnages imparfaits et à un mystère fort intrigant et fascinant. Le projet de "La Tour de Garde" est assurément lancé sur une bonne voie. Ces deux premiers tomes, un peu classiques pour le moment mais indéniablement efficaces et appréciables, ont parfaitement rempli leurs rôles introductifs. La mèche est allumée, on attend désormais l'explosion du feu d'artifice.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Célinedanaë, Le nocher des livres, Le Chroniqueur, Boudicca, Lianne, ...

lundi 21 février 2022

Bulles de feu #40 - Témoignages

Nous étions les ennemis, George Takei, Steve Scott, Justin Eisinger et Harmony Becker, 2020, 200 planches

Le 19 février 1942, Franklin D. Roosevelt, président des États-Unis, promulgue le décret présidentiel 9066. Suite à l'entrée en guerre des USA en réponse à l'attaque de Pearl Harbor, ce décret autorise les forces armées américaines à exclure certaines populations de certaines zones du territoire. En l'occurrence les Nippo-Américains, qu'ils soient de première ou de deuxième génération, forcés de quitter la côté Ouest des États-Unis pour être enfermés dans des camps d'internement.

Ce drame, George Takei, alors jeune enfant, l'a vécu de l'intérieur et il le raconte dans cette excellente BD. Son nom vous dit peut-être quelque chose : aujourd'hui militant reconnu des droits civiques des minorités, il fut avant cela acteur, interprétant notamment Hikaru Sulu dans la saga Star Trek.

Nous étions les ennemis évoque un pan peu connu de la Seconde Guerre Mondiale. Une histoire terrible qui est ici racontée de manière simple, tout autant par le regard d'un George Takei enfant et inconscient de la situation que par le regard d'un George Takei adulte et apaisé. Car la plus grand force de ce récit, c'est de ne tomber ni dans le pathos, ni dans la haine. Au contraire, George Takei fait preuve d'une volonté d'aller de l'avant et de faire progresser les choses, d'unir, avec en mot d'ordre la croyance continu de son père envers la démocratie américaine.

Cette simplicité, elle se retrouve aussi dans le dessin, sans fioriture mais beau néanmoins, en totale symbiose avec le récit. La combinaison des deux fait de Nous étions les ennemis une BD puissante et touchante, avec de tragiques échos contemporains. Une BD nécessaire, voire indispensable.

Quelques planches ici.

Payer la terre, Joe Sacco, 2020, 260 planches

Les dénés sont une des Premières Nations du Nord-Ouest du Canada, ces peuples autochtones présents bien avant l'invasion de l'homme blanc. Vivant dans et avec la nature, leur mode de vie a été bouleversé au fil des décennies par les 'occidentaux'. Pendant près de 150 ans, ces derniers ont tout fait pour les "civiliser" et les faire rompre avec leurs traditions. Aujourd'hui est peut-être un point crucial dans leur histoire. Alors que la mémoire et les traditions s'éloignent plus que jamais, les réserves du sous-sol de leurs territoires attirent toutes les convoitises. Mais est-ce la voie de la survie ou le dernier clou dans leur cercueil ?

Ceci n'est qu'une infime partie des problématiques et sujets abordés. Car Payer la terre est une BD-reportage extrêmement riche présentant un large panorama de la vie tant passée, présente et future des dénés. Pour ce faire, Joe Sacco est allée sur place et a interrogé les premiers concernés, en plus de ce qu'il a pu observer lui-même. Ce sont ces témoignages qu'il retranscrit ici, dans un ouvrage qui brille par la nuance et l'absence de réponses claires et évidentes aux problématiques évoquées. C'est là que le travail de l'auteur s'apparente le plus à celui d'un journaliste : il présente des faits et plusieurs points de vue, sans jugement, au lecteur d'en tirer son avis.

Un frein m'a - à tort - assez longtemps fait repousser cette lecture : la taille de l'ouvrage. Oui, Payer la terre est une BD massive. Elle se lit pourtant très bien, parce que le sujet est fort intéressant mais aussi grâce aux dessins et à la conception graphique. Si les dessins des personnages ne me font pas particulièrement vibrer, leurs traits réalistes correspondent parfaitement au ton de l'ouvrage. Quant aux paysages, ils sont eux parfois sublimes. Mais ce qui lie le tout, et apporte une belle fluidité à l'ensemble, c'est la liberté de la conception graphique. Point de gaufriers ici mais des grandes planches aérés, où les blocs de textes n'en sont justement pas et restent de taille raisonnable et où le dessin impose de lui-même un mouvement de lecture naturel et limpide.

Entre influence passée et présente des occidentaux et reprise en main des dénés sur leur histoire et leur territoire, Payer la terre met sur le devant de la scène un sujet majoritairement méconnu chez nous. Et est de fait une BD importante qui mérite qu'on prenne le temps de l'explorer.

Quelques planches ici.

mardi 15 février 2022

Laurine Roux - Le Sanctuaire

Le Sanctuaire, Laurine Roux, 2020, 147 pages

Gemma, la jeune narratrice, June, sa soeur, et leurs parents vivent dans le Sanctuaire, une zone montagneuse vierge d'autres populations. Ils y survivent en autonomie en se méfiant des oiseaux qui passent à proximité. Mais l'harmonie peut-elle résister aux envies de l'adolescence ?

Le Sanctuaire commence un peu comme l'excellent Une immense sensation de calme : un nature-writing calme qui apporte une certaine sérénité à la lecture malgré un certain côté mystérieux. Sauf qu'il y a cette fois une perturbation, un basculement, qui va propulser le roman à un nouveau niveau et en faire une oeuvre à part, tout en conservant le style particulier de l'autrice.

L'écriture de Laurine Roux possède en effet un vrai truc. Simple mais pourtant très évocatrice, avec beaucoup de phrases courtes qui vont bien avec le caractère jeune de la narratrice mais surtout qui mettent d'autant plus en valeur les phrases plus denses, l'association des deux créant une vraie dynamique interne. On peut, on doit, lire Laurine Roux rien que pour son écriture. Cette relative simplicité ne doit pourtant pas faire oublier le fond proposé par le texte : les rapports de domination hommes/femmes et l'émancipation de ces dernières. Un propos fort qui parvient même à donner du sens à un élément un peu déroutant du récit. Le Sanctuaire est indéniablement une nouvelle grande réussite de Laurine Roux.

Couverture : Sandrine Duvillier
D'autres avis : Yuyine, Gromovar, TmbM, ...

jeudi 10 février 2022

Christian Léourier - Je vous ai donné toute herbe

Je vous ai donné toute herbe, Christian Léourier, 2021, 24 pages (epub)
« C’est ce qui était prévu, en effet. Mais avec le biologique, il faut toujours s’attendre à des bugs. »
Sur une planète inconnue, Dan va bientôt devenir père. Une charge et des responsabilités qui effraient celui qui ne peut s'empêcher de regarder au loin, vers les terres arides et interdites, l'Extérieur. L'occasion peut-être aussi de s'affranchir un peu plus du contrôle de l'intelligence artificielle qui contrôle la Zone.

Histoire de terraformation et d'intelligence artificielle, Je vous ai donné toute herbe ne brille pas par l'originalité de ses thèmes et de son déroulé. Évacuons tout de suite l'aspect négatif : je l'ai trouvé un peu anecdotique. Elle ne m'aura pas marqué autant, loin de là, que la nouvelle lauréate de l'an passé par le même auteur, La Longue Patience de la forêt.

Il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une nouvelle de Christian Léourier. Avec donc une capacité à proposer un univers précis et facilement accessible en peu de mots. Avec aussi une intelligence dans le propos et cette propension à faire réfléchir sur l'être humain. Avec enfin, toujours, ce simple plaisir de lire une bonne nouvelle de Christian Léourier.

Nouvelle lauréate du Prix des lecteurs 2021 de Bifrost et offerte en téléchargement gratuit par Le Bélial' jusqu'au 28 février, merci à eux.

Couverture : Olivier Jubo
D'autres avis : Tigger Lilly, Lorhkan, Célinedanaë, Gromovar, Xapur, Lhisbei, Apophis, Le chien critique, OmbreBones, ...

dimanche 6 février 2022

Ian R. MacLeod - La Viandeuse

La Viandeuse, Ian R. MacLeod, 1999, 38 pages (epub)
« Moi, j’étais la viandeuse – mais, à mon avis, personne ne sait plus ce que ça veut dire, de nos jours. L’eau et le sang ont tellement passé sous les ponts. Quand je suis allée sur la colline toucher ma retraite, les gamines de la Poste se demandaient combien de guerres mondiales il y avait eu la semaine dernière et qui au juste les avait gagnées. »
Angleterre, Seconde Guerre mondiale. La Viandeuse s'occupe de l'intendance sur une base aérienne. Mais son surnom vient d'ailleurs, d'une malchance qu'elle apporterait aux hommes la côtoyant, la faisant vivre en paria sur le camp. Jusqu'à l'arrivée de Walt Williams, un pilote qui est lui réputé pour sa chance légendaire.

La Viandeuse est un sublime texte qui revisite en partie le récit de guerre. Nombreux - et même bien plus que ça - sont les textes sur la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant Ian R. MacLeod parvient à y apporter sa touche et à en faire un texte unique. Pas tant d'ailleurs par les teintes de fantastique qui ponctuent le récit, importantes sans être primordiales. Le point d'intérêt central est bien sur ces deux personnages, ballotés par des puissances supérieures... ou par des superstitions qui permettent de se lever un jour de plus et de continuer d'avancer.

Malgré le cadre et les évènements, La Viandeuse est une très belle nouvelle. Sans être un parfait ilot de sérénité, elle fait preuve d'un étonnant calme et d'une grande simplicité. Un récit touchant dont on savoure le moindre mot. Un grand texte.

Nouvelle lauréate du Prix des lecteurs 2021 de Bifrost et offerte en téléchargement gratuit par Le Bélial' jusqu'au 28 février, merci à eux.

Couverture : Nicolas Fructus / Traduction : Michelle Charrier
D'autres avis : Tigger Lilly, Lorhkan, FeydRautha, Gromovar, Xapur, Lhisbei, Le chien critique, OmbreBones, Vert, ...

mercredi 2 février 2022

Amal El-Mohtar & Max Gladstone - Les Oiseaux du temps

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar et Max Gladstone, 2019, 189 pages

Rouge appartient à l'Agence. Bleu appartient au Jardin. Deux entités qui luttent dans une guerre sans fin pour le contrôle du monde, des mondes, en agissant par petites touches à travers l'espace et le temps. Profondément ennemies, Rouge et Bleu vont pourtant entamer une correspondance qui va les rapprocher plus intimement que toutes deux auraient pu l'imaginer.

Ma compréhension et ma vision de ce texte est assez simple. C'est une relation, d'abord haineuse puis amoureuse, entre deux Seigneurs du temps. Leurs déplacements, leurs actions, leurs vies tout entièrement, sont hors du commun et totalement wibbly wobbly, timey wimey. Et c'est aussi inenvisageable que fun.

Les Oiseaux du temps est un bon roman. Je suis néanmoins bien loin du coup de coeur - hormis pour le sublime titre VO This is how you lose the time war - pour la principale raison qu'il s'agit essentiellement, strictement, d'une romance. Si elle est originale et bien menée, notamment de par sa forme symétrique et pour moitié épistolaire, elle ne m'aura pas touchée pleinement et m'aura un peu lassée sur le long terme, n'ayant pas un attachement total aux deux personnages. La faute surement à des évènements toujours plus, toujours trop, qui m'auront perdus en route.

Les Oiseaux du temps reste néanmoins une lecture intéressante, dotée d'une très belle forme, qui propose quelque chose qui sort de l'ordinaire. Avec pour point d'orgue l'amour de ces deux êtres, mais aussi l'amour de la correspondance, l'amour du temps qui passe, l'amour d'une certaine désuétude, l'amour d'un temps que les moins... Vous connaissez la chanson :
« Très chère Bleu, da ba dee, da ba da »
Couverture : Kévin Deneufchatel / Traduction : Julien Bétan
D'autres avis : Yuyine, Lune, Yogo, Lianne, L'Ours inculte, Célinedanaë, Vanille, Elessar, Lianne, Le Chroniqueur, Vanille, Sabine, ...

jeudi 27 janvier 2022

Léafar Izen - La Marche du levant

La Marche du levant, Léafar Izen, 2020, 644 pages

Sur cette Terre, le jour dure 150 ans. De même pour la nuit. Ce qui oblige la population, notamment celle regroupée au sein de la Marche du Levant, à se déplacer continuellement pour éviter tant les déserts de sable que de glace. Mais cette fuite continuelle pourrait avoir une fin. C'est ce que disent en tout cas les Versets qui évoquent une enfant qui deviendra reine et guidera la Marche à travers l'Arche du Destin, loin de ce cycle infernal.

La Marche du levant est un livre de fantasy. Un mélange de fantasy à capuche, de fantasy à intrigues politiques et de fantasy à prophétie. Chacun de ces genres peut quasiment être associée à chacune des trois parties de ce roman. Mais si les deux premiers sont ceux qui apportent un peu d'attachement et plus généralement d'envie de connaître la suite, c'est bien le troisième, la fantasy à prophétie, qui prend finalement la plus grosse part du livre. Malheureusement.

Car qui dit prophétie dit chemin balisé. On sait où on va. Et on y va effectivement, sans surprise. Certes c'est plutôt bien fait, si ce n'est peut-être une gestion du temps un peu déséquilibrée, le pédale d'accélérateur ne cessant d'être de plus en plus enfoncée. Ça se lit à la fois sans mal, mais aussi sans émotion, si ce n'est la déception que tout cela ne mène à rien. Jusqu'à un certain twist, globalement prévisible et n'apportant pas à mon sens le changement de paradigme espéré.

Il n'en reste pas moins un univers intéressant, pas toujours évident à envisager mais apportant une vraie nouveauté. C'est clairement le point fort du roman. Dommage que l'histoire qui s'y déroule reste elle éminemment classique et prévisible. Que j'aime ce livre ne devait pas faire partie de la prophétie.

Couverture : Hervé Leblan
D'autres avis : Gromovar, FeydRautha, Lorhkan, Le chien critique, Célinedanaë, Anouchka, Xapur, L'Ours inculte, Apophis, Le Maki, Marc, Boudicca, Le nocher des livres, Yuyine, ...

vendredi 21 janvier 2022

Vinciane Despret - Autobiographie d'un poulpe et autres récits d’anticipation

Autobiographie d'un poulpe et autres récits d’anticipation, Vinciane Despret, 2021, 126 pages

Autobiographie d'un poulpe et autres récits d’anticipation est un recueil de trois 'nouvelles' composées d'extraits de lettres, de mails et de conférences, éventuellement annotés. Chaque texte traite de sujets liés à la thérolinguistique et à la théroarchitecture. La première évoque les vibrations des araignées, la deuxième les constructions des wombats à partir de leurs excréments quand la dernière enquête sur les aphorismes d'un poulpe. Tout ça vous parait extrêmement déroutant, voire très bizarre ? C'est normal.

En 1974, Ursula Le Guin écrit la nouvelle The Author of the Acacia Seeds and Other Extracts from the Journal of the Association of Therolinguistics - disponible en français sous le titre L'Auteur des graines d'acacia" dans le recueil Les Quatre Vents du désir. Elle y introduit la thérolinguistique, la science qui étudie les langages non-humains. Dans l'univers développé par Vinciane Despret, un futur indéterminé mais à priori assez lointain, la thérolinguistique est sorti du cadre science-fictionnel et est devenu une science normale. Car oui, les langages non-humains sont innombrables - et difficilement imaginables sans une guide comme Vinciane Despret.
«(...) sans oublier ce genre, toutefois considéré comme mineur, qu'est le roman policier historique du coquelicot aux prises avec les produits phytosanitaires. »
C'est bien là tout l'intérêt de ce recueil : sortir des sentiers battus et envisager les choses sous un angle nouveau, avec un regard neuf, loin de nos certitudes. Sur ce point, ça fonctionne très bien., et chaque texte détaille une proposition qui apparait d'abord impossible mais que l'on se met pourtant à envisager peu à peu. C'est bouillonnant et assez fascinant dans sa faculté à brouiller les contours entre la réalité et la fiction, dans une sorte de hard-sciences-naturelles-fiction.

Mais il y a malheureusement un (très gros) bémol : c'est aussi franchement barbant à lire. Malgré un petit mystère dans chaque texte, il n'y a pas vraiment d'intrigues, le format étant plus à la conférence. Des conférences ardues, où l'on ne saisit pas tout et qui ne sont guère palpitantes. Si ça n'avait pas été des nouvelles, je ne crois pas que j'en aurais vu la fin. Intéressant dans le fond mais désagréable sur la forme : il faudrait certainement inventer une nouvelle spécialité scientifique pour déterminer si cela en fait un livre recommandable ou non.

Couverture : ?
D'autres avis : TmbM, ...

vendredi 14 janvier 2022

Émile Zola - La Débâcle

La Débâcle, Émile Zola, Tome 19/20 des Rougon-Macquart, 1892, 582 pages

1870. L'heure est à la guerre entre la France et la Prusse. Patriotes, Jean Macquart et Maurice Levasseur se sont tous deux engagés pour aller combattre l'ennemi. Au sein du 106ème de ligne, ils deviendront amis, frères, et subiront ensemble toutes les déroutes de l'armée française.

Car La Débâcle porte très justement son nom. C'est une débâcle, et même plusieurs, tant l'armée française se fait malmener par l'armée prussienne. Avec en point d'orgue la bataille de Sedan qui verra la fin de l'Empire. Toute cette période, et cette guerre de manière plus générale, est très bien documentée par Émile Zola, de manière très précise. Trop même : à peu près tous les mouvements de troupes sont énoncés. C'est un véritable cours d'Histoire, à la fois instructif dans son ensemble tout en étant sensiblement ennuyant dans le détail.

La Débâcle est clairement un roman fait pour détailler cette défaite et le manque de préparation et de commandement de la France. Les personnages se déplacent sur le champ de bataille au gré des besoins de l'auteur. Heureusement, ces mêmes personnages sont aussi, pour la majorité, vraiment intéressants voire attachants - vive Henriette - et leurs histoires sont plaisantes à lire - si on omet l'horreur de certaines scènes. C'est d'ailleurs très facile à lire avec toujours cette capacité d'Émile Zola à décrire des scènes de manière cinématographique. Un bon cru en somme, avec même en un sens une petite note d'espoir pour finir (et du drame aussi, hein, quand même).
« (...) il fut très surpris de revoir, à sa droite, au fond du vallon écarté, protégé par des pentes rudes, le paysan qu'il avait vu le matin et qui continuait à labourer sans hâte, poussant sa charrue attelée d'un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour ? Ce n'était pas parce qu'on se battait, que le blé cesserait de croître et le monde de vivre. »
Couverture : Alphonse de Neuville, "Combat sur la voie ferrée" (détail)
Lecture commune avec la Zolerie, Tigger Lilly et Alys.

samedi 8 janvier 2022

Bulles de feu #39 - In Waves

In Waves, AJ Dungo, 2019, 364 planches

À l'origine, In Waves est un projet d'études d'AJ Dungo concernant l'histoire du surf, mettant particulièrement en avant Duke Kahanamoku et Tom Blake, deux figures majeures de la discipline. Les circonstances vont finalement modifier le projet. Après le décès de sa petite amie, AJ Dungo fait évoluer l'ouvrage vers une autobiographie, retraçant son histoire avec Kristen.

In Waves est un hommage absolument somptueux à Kristen, l'un des plus beaux qu'il puisse être. Dans un récit éminemment touchant, AJ Dungo livre deux vies sur le papier, sans jamais tomber dans le voyeurisme ou le pathos. Au contraire, l'auteur offre un récit très sobre. Sobre dans sa narration où les années se mélangent pour proposer un développement parfaitement logique et où l'Histoire du surf, sport vital pour le couple, vient offrir quelques respirations bienvenues, intéressantes et sensées. Sobre aussi dans son dessin, avec un style aéré, quasi-minimaliste mais complet pour autant, le tout en bichromie, vert pour l'histoire personnelle, marron pour l'histoire du surf. Une double sobriété qui rend la BD d'autant plus puissante.

In Waves est simplement un chef-d’œuvre. Une histoire de passions et d'amours, une tranche de vies et de mort d'une rare beauté. Bouleversant.

Quelques planches ici.

dimanche 2 janvier 2022

P. Djèli Clark - Ring Shout

Ring Shout, P. Djèli Clark, 2020, 170 pages

États-Unis, 1922. Le Ku Klux Klan fait régner la terreur sur les populations noires. Sauf que ce Klan n'est pas tout à fait celui que nous connaissons. Certains de ses membres sont monstrueux d'une manière bien plus littérale, des démons aux visages d'hommes. Alors que leur conquête ne cesse de s'étendre, une résistance tente de renverser le mal, autour d'un trio de combattantes mené par Maryse, une jeune femme possédant une épée magique.

Ainsi est l'univers de Ring Shout. Une fantasy classique avec magie et démons dans un cadre historique tout à fait réel. Un mélange qui étonne en premier lieu, et questionne. Pourquoi cette association ? Et pourquoi pas, d'abord ? C'est finalement intéressant pour traiter d'un sujet grave sous un angle nouveau, et permettre de diversifier le public touché. C'est peut-être aussi un peu cathartique : ne faudrait-il pas une raison démoniaque pour réussir à expliquer de telles horreurs ? Vain espoir, malheureusement.

Ring Shout est une novella qui m'aura gagné à sa cause au fil des pages. Le temps de s'habituer à son cadre donc, mais aussi au style de l'auteur. Un style parlé afro-américain qui va encore plus loin lors de passages en gullah, loin d'être toujours évidents à décoder mais augmentant l'immersion. Je ne juge habituellement pas des traductions, ne pouvant comparer au matériel d'origine, mais force est de constater que la traduction de Mathilde Montier est certainement un travail de grande ampleur et formidablement réussi, parvenant à rendre ces parlés dans toutes leurs complexités.

L'acclimatement à ce phrasé et à cet univers réalistico-fantasyque va de pair avec une montée en puissance du texte. L'immersion et l'attachement se font de plus en plus prégnants en même temps qu'un véritable objectif se profile pour les héroïnes. Et ce jusqu'à une fin de qualité qui conclut le récit sur une très bonne note, pour une novella pleinement satisfaisante.
« Après tout, ils ont pendu le pauvre Mr. Frank ici-même, en Géorgie, en dépit de toute loi ou raison.
- La loi et la raison, ça tient pas quand les Blancs y veulent faire comme c'est que ça leur chante
»
Couverture : Dorian Danielsen / Traduction : Mathilde Montier
D'autres avis : Gromovar, FeydRautha, Célinedanaë, Le nocher des livres, Sabine, ...