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samedi 8 octobre 2022

Bulles de feu #44 - Falsifications

A Fake Story, Laurent Galandon et Jean-Denis Pendanx, 2020, 87 planches

Le 30 octobre 1938, Orson Welles et le Mercury Theatre diffusent sur la radio CBS leur célèbre adaptation du roman La Guerre des mondes de H.G. Wells, faisant croire à une invasion martienne et créant un prétendu vent de panique dans tous les États-Unis. L'ampleur du désastre s'avère surestimée, mais pas la réputation qu'y gagne Orson Welles. Cela dit, à Princeton, à proximité du lieu de la prétendue invasion, un drame a bien eu lieu la nuit du canular : un homme, effrayé, se serait suicidé après avoir tué sa femme et tenté de tuer son fils. Inquiète des conséquences légales, CBS envoie Douglas Burroughs, un ancien journaliste de la station, mener l'enquête.

Comme l'indique la couverture, A Fake Story est l'adaptation du roman que Douglas Burroughs a tiré des évènements. C'est un polar assez classique mais bien mené, où les petites révélations se dévoilent de manière fluide jusqu'à la résolution finale qui donnent à voir d'un jour nouveau les premières planches.

Mais l'affaire en elle-même n'est pas réellement le point le plus important de cette BD. Derrière l'enquête se dessine un climat social et historique, où la place des femmes et des noirs n'est évidemment pas enviable. Plus encore se pose la question de la vérité et des preuves qu'on peut en avoir. Le canular de Welles en est le plus flagrant exemple, mais le questionnement se développe surtout au travers des enquêtes journalistiques de Douglas et Aretha. Plus de 80 ans après, les problématiques demeurent identiques.

Une fois la dernière planche terminée, j'ai eu le sentiment que A Fake Story était un bon ouvrage, efficace, mais qu'il restait un peu lambda. Son objectif de prouver la nécessité de toujours recouper les sources et les informations - même s'il est pleinement conscient que cela ne suffit malheureusement pas toujours - est louable et nécessaire mais manque un peu d'ampleur. Sauf qu'il y a un twist. En quelque sorte, puisqu'on peut lire la BD sans jamais s'en rendre compte. Et c'est pourtant là que le travail des auteurs est le plus génial. Je ne peux rien en dire, évidemment, mais il donne une nouvelle dimension au récit et pose surtout une question : avez-vous bien compris la leçon ?

Quelques planches ici.
D'autres avis : Gromovar, Lune, ...

Kosmos, Pat Perna et Fabien Bedouel, 2021, 210 planches

Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong met le pied sur la lune et y plante le drapeau américain. Nul humain n'en a fait autant avant lui. Supposément. Car alors, comment expliquer ce drapeau soviétique qui y flotte déjà, à proximité d'un module lunaire ?

Kosmos est donc une uchronie où l'URSS aurait aluni en premier. Mais si ce point de départ est indéniablement uchronique, le terme est à utiliser avec des pincettes. Kosmos ne va pas vraiment traiter des conséquences de ce changement dans l'Histoire mais plutôt détailler la mission ayant permis aux soviétiques d'être les premiers sur la lune, en survolant au passage une partie de l'histoire de la conquête spatiale russe. Et puis, de toute façon, il n'y a pas réellement une autre Histoire à imaginer, puisque Kosmos narre en fait la véritable Histoire, derrière les secrets des grandes puissances, cachée depuis des décennies.

Plus qu'une uchronie, Kosmos est une BD sur le complotisme, sur les fake news et sur la manipulation des images. Le ton est donné dès l'épigraphe qui cite l'artiste espagnol, adepte du jeu avec la réalité, Joan Fontcuberta :
« La pédagogie du soupçon est toujours nécessaire. Aujourd’hui, les images ne sont plus un moyen de représentation mais sont notre mémoire, notre imaginaire, notre inconscient. Celui qui veut contrôler les esprits doit contrôler les images. »
Kosmos tend à montrer les mécanismes à l'oeuvre dans le complotisme et la manipulation, où le faux s'entrelace au vrai jusqu'à les mettre tous les deux dans une même position de doute. Au-delà de le montrer, Pat Perna en produit un exemple concret avec cette contre-histoire de la conquête lunaire qui ment à la marge pour instiller le doute et créer une certaine crédibilité. Malgré tout, je dois avouer avoir été quelque peu dubitatif une fois ma lecture achevée. L'objectif de la BD et l'effet qu'elle produit ne sont pas clairement évidents, tant elle utilise des mécanismes plus qu'elle ne les déconstruit ou, surtout, n'en propose des solutions. Mais si je suis toujours un peu dubitatif, force est de constater que c'est une BD qui m'a fait faire des recherches et m'a fait m'interroger plus que l'immense majorité de mes autres lectures, ce qui ne peut pas être une mauvaise chose.

S'il y a un questionnement sur le but et la réussite intellectuelle de l'ouvrage, il ne doit pas faire oublier que Kosmos est aussi, surtout, une oeuvre très réussie au niveau du récit et des graphismes. Découpée en très grandes cases, elle offre un rythme rapide qui fait vivre de manière haletante les secondes cruciales de la mission spatiale qui se déroulent dans des timings presque identiques à celles de la lecture. Le dessin est lui quasi-exclusivement en noir et blanc avec une majorité de grands aplats noirs. Cela crée à la fois une certaine patine mais donne surtout une véritable immensité à ce vide interstellaire, avec en prime quelques planches vraiment frappantes. Certainement une raison déjà bien suffisante pour tenter la lecture.

Quelques planches ici.
D'autres avis : Yuyine, ...

lundi 8 novembre 2021

Bulles de feu #37 - Honneurs mérités

Peau d'homme, Hubert et Zanzim, 2020, 152 planches

Italie, époque Renaissance. Bianca a 18 ans et va dans quelques jours se marier avec Giovanni, un jeune et riche marchand. S'il y a pire parti pour un mariage arrangé, Bianca aurait quand même voulu d'abord le connaître. Par chance, sa tante a la solution : un trésor de famille, une "peau d'homme", qui permet à celle qui la porte de passer pour un homme aux yeux de tous. Une expérience qui va changer la vie, et le regard, de Bianca.

Si les premières pages n'ont rien de particulièrement renversantes, Peau d'homme trouve rapidement son chemin et son rythme de manière convaincante et efficace. Même en étant acquis a priori aux idées développées, Hubert et Zanzim parviennent à proposer une oeuvre agréable à lire tant par son fond que par sa forme, pleine de bonnes idées et d'une mise en scène maline. Car si Peau d'homme est un récit évidemment féministe et égalitaire, c'est aussi un récit d'émancipation et de liberté de manière plus globale.

Multiplement primée et encensée, Peau d'homme est une très bonne BD à la hauteur de sa réputation. Sans fausse note, aérée tout en étant consistante, bien maitrisée et très intelligente, il serait dommage de passer à côté.

Quelques planches ici.
D'autres avis : Yuyine, OmbreBones, Célinedanaé, ...

Les Indes Fourbes, Alain Ayroles et Juan Guarnido, 2019, 145 planches

Après ses aventures en Espagne, Don Pablos de Ségovie arrive en Amérique. Avec toujours un même but : s'élever de sa misérable condition, à n'importe quel prix. Enfin, à n'importe quel prix... tant que les pièces ne proviennent pas d'un travail honnête.

Quoi ? Vous ne connaissez pas Don Pablos ? Vous n'avez pas lu ses péripéties espagnoles ? Elles sont pourtant contées dans El Buscón, un roman de Francisco de Quevedo paru en... 1626. Heureusement, même si Les Indes Fourbes en constitue la suite jamais écrite par l'auteur, il n'est absolument pas nécessaire d'avoir lu El Buscón pour lire et apprécier cette BD.

Comme son prédécesseur, Les Indes Fourbes est un pur récit picaresque, narrant les extravagantes péripéties d'un anti-héros aux multiples défauts, mais néanmoins sympathique. Ce n'est pas pour autant un simple enchaînement de saynètes qui pourrait lasser : en plus d'un regard piquant sur la colonisation sud-américaine et les rapports de force sociétaux, une solide trame se dégage rapidement, avec une véritable envie pour le lecteur de savoir ce qui va bien pouvoir se passer dans la page suivante. Et même si la chute finale s'évente rapidement, l'envie ne retombe pas, car ce n'est pas là l'important.

Les Indes Fourbes est indéniablement à la hauteur de sa réputation et mérite tous ses éloges. Alain Ayroles prouve une nouvelle fois sa science du récit et de la narration, avec notamment un rythme enlevé malgré une rédaction qui passe finalement peu par les bulles mais sans jamais perdre en fluidité pour autant. Et que dire du travail de Juan Guarnido - ah, Blacksad ! - aux dessins et à la couleur. Chaque case est un délice. Tout est beau, tout est richement détaillé, tout est admirable. Une très grande BD, dans tous les sens du terme.

Quelques planches ici.
D'autres avis : Gromovar, Alias, ...

mercredi 22 janvier 2020

Bulles de feu #20 - Monstres & Cie

#NouveauContact_, Bruno Duhamel, 2019, 64 planches

Doug vit à Castle Loch, au fin fond de l'Écosse. Photographe, il voit un jour une étrange créature sortir du lac et en prend un cliché, avant de le partager sur le réseau social Twister. Les conséquences deviennent rapidement incontrôlables et la tranquillité de Castle Loch est rapidement compromise...

#NouveauContact_, ce sont les réseaux sociaux, et plus encore le monde moderne, dans toute leur folie. Et c'est narré d'une manière aussi intelligente que drôle - le ton est donné dès la "préface" - tout en parvenant à rester globalement léger, en tout cas suffisamment pour ne pas être pesant.

C'est une mise en perspective qui ne peut pas faire de mal. Plutôt que des conditions d'utilisation que personne ne lit, #NouveauContact_ devrait être une lecture obligatoire avant toute inscription sur un réseau social.

Quelques planches ici-même.
D'autres avis : Yuyine, ...

L'Homme gribouillé, Serge Lehman & Frederik Peeters, 2018, 326 planches

L'Homme gribouillé est un ouvrage massif comme un roman, tant pour son volume que pour son intrigue. Il conte la quête de Betty et de sa fille Clara sur les origines de leur famille, suite à l'irruption du mystérieux Max - en couverture - leur réclamant un paquet.

Ne vous fiez pas à ce résumé commun et peu attrayant : L'Homme gribouillé est une BD prenante et efficace mettant en scène un duo de femmes fortes dans une relation mère-fille vraiment agréable à voir évoluer. Ça se lit comme un thriller - avec une touche de fantastique - et ça se regarde comme un film, servi par l'admirable dessin en noir et blanc de Frederik Peeters - à l'exception de quelques rares scènes d'actions en extérieur un peu trop confuses et peu lisibles.

Sans être ultra révolutionnaire dans son intrigue et même si certaines questions restent un peu en suspens, L'Homme gribouillé est une BD fort sympathique, maitrisée du début à la fin. À lire d'une traite !

Quelques planches ici-même.

dimanche 20 mai 2018

Bulles de feu #5 - En quatre tomes

Le chiffre 4 serait-il maudit ? Car si les trois quadrilogies suivantes ont des qualités, aucune n'atteint un vrai sommet de perfection. Pire : on se retrouve même déçu de leurs potentiels non-utilisés.
Spoiler Alert : Lupano s'en sort mieux que les autres, évidemment.

Le Soufflevent, Andoryss et Xavier Collette, 2014-2017, 45/46/46/46 planches.

Le Soufflevent, c'est avant tout un bon point de départ : dans un monde typé fantasy, une jeune fille (et son chat ailé !) cherche à échapper à des militaires qui souhaite lui prendre la création de son père, le soufflevent, étrange "chose" qui contrôlerait le pouvoir des vents. Le tout promet de l'aventure et du voyage, surtout si on en croit la carte présente au début de chaque volume et les différents titres des tomes. Mais...

Mais ça ne décolle jamais. L'aventure et le voyage sont limités à leur minimum, et le plus souvent entre les tomes, dans des parties que l'on ne voit pas. J'ai vraiment eu l'impression de lire toutes les moments inintéressants de l'histoire, les parties figées. Et en parlant de "figer", si le dessin est plutôt joli, je l'ai trouvé trop statique à mon goût.

Dommage, ça aurait pu être bien.

L'Expert, Frank Giroud et Brada, 2003-2007, 46/46/46/54 planches.

L'Expert nous propose une enquête historico-religieuse, entre la Lithuanie du XVème siècle et notre époque. Dis comme ça, ça peut faire peur, mais c'est intéressant et l'aspect complot religieux n'est que peu présent. Il faut certes mieux aimer le genre, mais ça se lit bien.

Sauf que ça part un peu en cacahuètes dans le dernier tome. Bon, s'il n'y avait que ça, on aurait pu le mettre sur le compte de la collection et s'en accommoder. Ce qui passe moins, c'est les innombrables récapitulatifs et ré-explications : j'apprécie qu'on veuille bien poser les choses pour que tout le monde ait compris, mais trop c'est trop. Dois-je considérer qu'on me prend pour un parfait idiot ?

Ça aurait pu faire une bonne trilogie, ça n'est qu'une quadrilogie un peu décevante. Et si jamais vous le lisez un jour, prévenez moi si dans votre quatrième tome la Lada verte annoncée dans une bulle est bien verte. Parce que chez moi, elle était rouge...

L'Assassin qu'elle mérite, Wilfrid Lupano et Yannick Corboz, 2010-2016, 54/56/54/46 planches.
« C'est ça qu'il faudrait faire : créer de toutes pièces un ennemi de la société à partir d'un être innocent ! (...) voilà qui serait une œuvre d'art subversive et véritablement décadente. Donner à cette odieuse société l'assassin qu'elle mérite ! »
C'est le point de départ de ce drame, car il n'y a pas d'autres mots pour qualifier cette histoire, où un riche rentier se joue d'un jeune homme pauvre et honnête. Et c'en est quasi-hypnotisant.

Le seul écueil de L'Assassin qu'elle mérite, qui est plus un double diptyque qu'une vraie quadrilogie, c'est de ne pas répondre exactement à sa promesse de départ : si les deux premiers tomes, qui se déroulent à Vienne, ont une réflexion sociétale, les deux derniers, qui se déroulent à Paris, se concentrent bien plus sur le microcosme des nos personnages principaux. Et c'en est un poil décevant, tant on aurait voulu en voir plus, avec une histoire encore plus impressionnante. La mise en garde se situait peut-être dans le titre de l'oeuvre...

Si la déception peut pointer le bout de son nez, L'Assassin qu'elle mérite reste une belle oeuvre, avec un scénario précis à la Lupano et un beau dessin de Corboz. Attention cela dit, ce n'est pas joyeux. Quant à la morale... Quelle morale ?

vendredi 16 mars 2018

Bulles de feu #2 - La Saga de Grimr

La Saga de Grimr, Jérémie Moreau, 2017, 221 planches.

Fauve d'or lors du festival d'Angoulême 2018, j'ai découvert La Saga de Grimr grâce au Bibliocosme, que je remercie grandement car la qualité est au rendez-vous !

Comme son titre l'indique, l'histoire suit la vie de Grimr, jeune islandais orphelin doté d'une force incroyable. Mais attention, nul grande épopée guerrière ici, "seulement" la survie d'un homme cherchant à faire sa place en ce monde. C'est pas joyeux joyeux, certes, mais c'est fort et beau.

L'histoire est portée par le dessin si particulier de Jérémie Moreau (qu'on avait notamment pu voir dans Le Singe de Hartlepool scénarisé par Wilfrid Lupano). Un dessin qui pourrait en rebuter certains mais auquel on s'habitue très rapidement et qui surtout accompagne parfaitement la narration et participe pleinement de son ambiance. Dépaysement garanti à la lecture devant ces paysages islandais, personnages à part entière de ce livre. Une aura de calme où jaillira encore plus fortement la tempête qui bout à l'intérieur de Grimr.