vendredi 15 octobre 2021

Estelle Faye - Brouillard sur la baie

Brouillard sur la baie, Estelle Faye, 2016/2017, 37 pages

Brouillard sur la baie est un recueil de deux nouvelles d'Estelle Faye, Bal de brume (Asclépios) et Les Anges Tièdes, parues précédemment dans des anthologies. Il est offert par Albin Michel Imaginaire pour fêter la sortie de Widjigo de la même autrice, et disponible ici. Les deux nouvelles ont pour point commun la ville de San Francisco et son cadre brumeux.

Les Anges Tièdes est une bonne nouvelle de science-fiction qui renverse le principe de plongée dans un univers virtuel puisque, dans un futur où toute l'humanité vit littéralement en ligne, l'héroïne s'est déconnectée pour retrouver la terre ferme. Une ode simple à la vie telle qu'elle est, où le bonheur n'est possible que s'il existe une possibilité de malheur. Une nouvelle sans grande surprise mais joliment narrée par Estelle Faye. Bien, mais pas autant que l'excellente Bal de brume (Asclépios).

Gael est un étudiant en cinéma français. Il s'apprête à se rendre à un bal d'Halloween chez Daniel Moranges, grand antiquaire de renom avec qui il s'est lié d'amitié dans l'avion qui l'emmenait aux États-Unis. Un personnage charismatique entouré d'une aura mystérieuse qui semble renfermer un secret.

Bal de brume (Asclépios) est une nouvelle qui peut paraitre un peu lambda. Mais malgré sa relative simplicité et son sujet assez commun - avec tout de même un petit twist, lui aussi tout en simplicité, bien amené -, elle fonctionne parfaitement. Car le pouvoir d'évocation d'Estelle Faye dans ce récit est incroyable. La visualisation est très claire pour une atmosphère puissante et immersive. Mais l'autrice ne s'en contente pas et parvient à rendre tout autant une ambiance que des émotions, avec à la clé une nouvelle qui se regarde et se vit autant qu'elle se lit.
« Voilà pourquoi je suis devenu réalisateur. Pour capter ces vies, ces émotions vouées à disparaitre, et les transmettre aux spectateurs à venir. »
Ainsi parle Gael. Et ainsi est Estelle Faye, autrice hors pair pour saisir et transmettre le moment. Et qui prouve avec ce recueil que l'important n'est pas forcément tant ce que l'on raconte que comment on le raconte.

Couverture : ?
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samedi 9 octobre 2021

Bulles de feu #36 - Biographies ciblées

Nellie Bly - Dans l'antre de la folie, Virginie Ollagnier et Carole Maurel, 2021, 160 planches

1887, New-York. À la recherche de ses troncs, Nellie Brown est internée à l'asile psychiatrique de Blackwell. La jeune femme n'est pourtant nullement folle : il s'agit en fait de Nellie Bly, journaliste sous couverture qui va plonger dans les rouages d'une institution aux méthodes scandaleuses, tant dans les raisons des internements que dans le traitement des internées.

Nellie Bly - Dans l'antre de la folie est basée sur la vie de Nellie Bly, pionnière du journalisme d'investigation, et particulièrement sur son enquête au sein de l'asile Blackwell, immortalisée dans son livre-reportage 10 jours dans un asile. Cette aventure majeure dans la vie de Nellie est entrecoupée de flashbacks, parfaitement intégrés et dosés, développant quelques éléments biographiques de son passé.

Nellie Bly - Dans l'antre de la folie est une très bonne BD mettant en lumière une figure importante de l'Histoire. Si les BDs biographiques ont parfois le défaut d'être trop froides ou trop distantes, Virginie Ollagnier et Carole Maurel ont parfaitement évité cet écueil en créant une BD vive et prenante dans son déroulé et sa narration. Le dessin est lui aussi agréable, bien plus doux que les horreurs qu'il laisse entrevoir. Définitivement une très bonne BD, plaisante et instructive, qui met en avant un personnage admirable.

Quelques planches ici.

Le Combat du siècle, Loulou Dédola et Luca Ferrara, 2021, 110 planches

Joseph William Frazier nait en 1944 en Caroline du Sud, douzième enfant d'une famille d'agriculteurs noirs. Arrêtant l'école dès 13 ans pour travailler, il se passionne très tôt pour la boxe. Esprit rebelle, refusant les maltraitances des blancs, il prend la route à 16 ans direction New-York où il finira par devenir boxeur professionnel sous le nom de Joe Frazier. Une carrière marquée par un affrontement mythique, le 8 mars 1971 au Madison Square Garden contre Mohamed Ali, "Le Combat du siècle".

Si ce combat est le point d'orgue de la BD, Le Combat du siècle présente avant tout la vie de Joe Frazier et la montée en puissance de son amitié-rivalité avec Mohamed Ali. Elle va en cela au-delà d'une simple histoire de boxe, la rivalité Frazier-Ali étant tout autant politique et idéologique que sportive, avec l'opposition de deux visions de la lutte pour le droit des noirs, celle de Luther King et Malcolm X pour Frazier contre celle de la Nation of Islam pour Ali. Un Mohamed Ali qu'il est difficile de ne pas voir ici comme le "méchant" de l'histoire - il est d'ailleurs dommage qu'il n'y ait pas une petite postface pour nuancer quelque peu ce portrait - et qui cannibalise presque trop l'attention.

Le Combat du siècle est une bonne BD qui m'a bien plus convaincu que Fela back to Lagos des mêmes auteurs. Malgré un début un peu mou et un manque de caractérisation pour certains personnages, la sauce prend bien mieux et trouve assez vite son rythme de croisière, avec à la clé un beau (et gentil) portrait de Joe Frazier et d'un combat mythique.

Quelques planches ici.

samedi 2 octobre 2021

Pierre Léauté - Je n'aime pas les grands

Je n'aime pas les grands, Pierre Léauté, 2020, 369 pages

Augustin Petit est un soldat français, blessé lors de la Première Guerre Mondiale et revanchard. Revanchard ? Oui, car la guerre s'est terminée en 1919 par une victoire allemande. Pour Augustin, les coupables ne font aucun doute : les grands. Et il va, petit à petit, imposer sa vision au reste du monde.

Toute ressemblance avec des faits ayant existé n'est absolument pas fortuite. Car si le monde décrit par Pierre Léauté est uchronique, il n'en demeure pas moins un quasi-copier/coller de la montée du nazisme, très documenté et référencé, où Petit remplace Hitler et les grands remplacent les juifs. Cet improbable décalage accentue le caractère absurde des totalitarismes et apporte une légèreté bienvenue qui permet de réviser plaisamment les mécanismes nationalistes et la manière dont ils peuvent se porter aisément au pouvoir, n'importe où, de la même manière que le lecteur se laisse porter par le récit.

Si les deux premiers tiers du roman suivent une trame connue, Pierre Léauté s'offre un peu plus de liberté dans le dernier, amenant à réfléchir sur la capacité humaine à oublier les horreurs du passé et à les réitérer. Le tout en accentuant encore plus le côté humoristique de son livre, multipliant les utilisations étonnantes de personnages connus ou les références cinématographiques - jusqu'à Star Wars mais principalement vers du plus ancien comme Don Camillo ou La Traversée de Paris. Cet aspect reste toutefois fait de manière assez intelligente et tient plus du clin d'oeil, n'entachant pas le bon déroulé de la lecture s'il n'est pas remarqué.

Je n'aime pas les grands est, aussi étonnant que cela puisse paraitre, un amusant et agréable livre sur la montée des nationalismes et des dictatures. Un rappel qui ne peut jamais faire de mal, surtout à notre époque où l'oubli fait son chemin.

Couverture : Kévin Deneufchatel
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dimanche 26 septembre 2021

Bulles de feu #35 - Western

Stern, Tomes 1/2/3 (série en cours), Frédéric Maffre et Julien Maffre, 2015/2017/2019, 62/74/70 planches

Fin du XIXème siècle. Elijah Stern est croque-mort à Morrison, une petite bourgade du Kansas. Solitaire taiseux, mal-aimé du reste de la population, il trouve son plaisir dans la lecture. Alors qu'il s'apprête à inhumer un nouveau corps, il découvre que celui-ci a été assassiné et se retrouve malgré lui impliqué dans l'enquête.

Stern est une très sympathique série mettant en scène un personnage principal loin d'être un héros. Il n'est même presque pas un anti-héros tant il est en retrait, cherchant juste à éviter les ennuis et ne se retrouvant à chaque fois que malgré lui impliqué dans diverses aventures. Il est quasiment spectateur au même titre que le lecteur - une comparaison d'autant plus forte que Stern aime les livres. Et il a pourtant ce petit truc, ce charisme qui le rend sympathique et agréable à suivre.

Chaque tome conte une histoire complète, approfondissant à chaque fois le passé de Stern et la communauté qui l'entoure, tout en variant à chaque fois l'angle d'approche. Le premier tome est ainsi basé sur une enquête, le deuxième est plus une comédie - aux accents tragicomiques - franchement amusante alors que le troisième volume revient sur un schéma de western plus classique. Une belle réussite.

Quelques planches ici.

Jusqu'au dernier, Jérôme Félix et Paul Gastine, 2019, 65 planches

Les lignes de chemins de fer se développant à toute vitesse, c'est la fin de l'ère des cow-boys. Alors Russell prévoit d'acheter une ferme dans le Montana, où il vivrait avec Kirby, un bon compagnon de route, et Benett, un jeune orphelin un peu simplet qu'il a recueilli quelques années auparavant. Mais sur le chemin de leur nouvelle résidence, lors d'une halte à Sundance, Benett est retrouvé mort...

Jusqu'au dernier est un bon western, parvenant à proposer une histoire complète avec véritablement un début, un milieu et une fin. Les codes du genre sont au rendez-vous, tout comme un certain sens de la (non-)morale. Rien d'exceptionnel toutefois, une lecture à réserver aux fans du genre.

Quelques planches ici
D'autres avis : JMG, ...

Wanted Lucky Luke, Matthieu Bonhomme, 2021, 66 planches

Un mot sur la deuxième incursion de Matthieu Bonhomme dans l'univers de Lucky Luke après l'excellent L'Homme qui tua Lucky Luke. Cette fois, après le choc de sa mort, le choc de sa tête mise à prix !

Wanted Lucky Luke est une bonne aventure qui aurait tout à fait sa place dans la série classique, tant elle a un côté "à l'ancienne", avec un déroulé simple et efficace, en plus de nouveaux clins d'oeils à la mythologie luckylukienne. Matthieu Bonhomme n'en apporte pas moins sa touche avec en premier lieu son style graphique mais aussi le développement de la psychologie du héros, sans compter ses propres références qui se développent - non, Luke ne mâchonne pas une fleur. Moins surprenant et percutant que le tome inaugural, mais une sympathique lecture néanmoins.

Quelques planches ici.

dimanche 19 septembre 2021

Céline Minard - Le Dernier Monde

Le Dernier Monde, Céline Minard, 2007, 464 pages

En mission dans une station spatiale, Jaume Roiq Stevens refuse les ordres d'évacuation d'urgence et se retrouve seul dans l'espace. Jusqu'au jour où des phénomènes étranges semblent se dérouler sur Terre et qu'il ne capte plus aucune source de vie humaine. Il se décide alors à rentrer, sur une planète désormais vide.

Est-ce que cette situation de départ vous parait absolument improbable ? C'est pourtant ce qu'il y a de plus rationnel dans ce livre. C'est alors encore plus dommage que ce début soit complètement hystérique et ne donne absolument pas envie de suivre le personnage principal.

Je suis passé complètement à côté de Le Dernier Monde, dont j'ai lu les deux tiers en diagonale - ce qui ne m'a pas empêché, à mon avis, d'en comprendre autant que si j'en avais lu scrupuleusement tous les mots. C'est un livre complètement dingue et halluciné qui part dans tous les sens, une plongée dans la folie dont l'aspect SF n'est qu'une base pour les divagations de l'autrice - rien d'étonnant à ce qu'il ne soit pas publié en FolioSF. Cette lecture est à peu près l'idée que je me fais d'un trip sous acide. Et l'acide, ça n'a pas l'air pour moi. Un point positif tout de même : ma lecture d'Aleph Zero d'Olivier Caruso m'apparait désormais parfaitement sensée et claire.

Couverture : d'après photo Gaëlle Magder / Picturetank

lundi 13 septembre 2021

Olivier Caruso - Aleph Zéro

Aleph Zéro, Olivier Caruso, 2013, 10 pages (epub)

Des années après s'être connus au lycée, deux personnages se retrouvent à bord d'un train Paris-Marseille. L'occasion de parler du passé, aux souvenirs quelque peu différents pour chacun, mais aussi de mondes parallèles. Et de homard.

Si ce résumé ne parait pas clair, c'est normal : Aleph Zéro n'est pas une nouvelle qui brille par sa clarté. Si en filigrane on devine les tourments de la vie lycéenne, Olivier Caruso plaque là-dessus une sombre histoire d'ouverture de portail entre les mondes. L'ensemble est particulièrement foutraque tout en étant assez tragique. Il y a certainement de bonnes idées dans cette nouvelle, mais elles ne sont pas faciles à saisir. Et malheureusement la fin fait complètement retomber le soufflé. À réserver aux aventuriers de l'étrange.

Nouvelle offerte en téléchargement gratuit par Le Bélial' jusqu'au 30 septembre pour fêter la parution de "Symposium, Inc" du même auteur dans la collection Une Heure-Lumière.

Couverture : Olivier Jubo

mardi 7 septembre 2021

Bulles de feu #34 - Action !

Bookhunter, Jason Shiga, 2007, 148 planches

L'Agent Bay appartient à la Police des Bibliothèques. Sa mission ? Traquer les livres disparus et trouver les coupables de ces méfaits. Son enquête du jour le mettra sur la route d'un précieux incunable mystérieusement volé à la Bibliothèque Publique d'Oakland.

Bookhunter est une sympathique enquête qui reprend bon nombre de codes des films policiers et d'action - tendance old school - avec gadgets, armes, cascades, courses-poursuites et toute la panoplie imaginable. Non, ça ne rigole pas à la Police des Bibliothèques. Si c'est parfois un peu confus, ça fonctionne grâce à cet improbable décalage entre ces gros moyens et l'univers des bibliothèques. Ça n'est pas voué à rester profondément dans les mémoires, mais c'est une amusante BD, bien pensée et qui rendrait certainement très bien sur grand écran.

D'autres avis : Lune, Vert, ...

Yojimbot, Sylvain Repos, Tome 1/?, 2021, 147 planches

Dans ce parc d'attractions à l'abandon d'un Japon post-apocalyptique, les robots continuent d'effectuer leurs tâches habituelles, à l'image de ce robot-samouraï qui simule des combats avec ses confrères. Jusqu'à ce qu'un jeune garçon et son père surgissent de nulle part, pourchassés par une troupe armée. La première des trois lois de la robotique va alors le pousser à les sauver.

Des robots-samouraïs. Faut-il vraiment ajouter quelque chose pour démontrer l'intérêt de cette BD ? Ils sont classes, ils sont multiples, ils se battent bien, ils sont robots, ils sont samouraïs. Voilà.

Yojimbot est une bande-dessinée axée purement sur l'action, avec un soupçon d'aventure, mais surtout de l'action. Un petit peu trop à mon sens, même pour une BD de ce genre, ça manque d'un peu de respiration et d'un petit plus pour tenir sans lassitude et avec un véritable attachement les presque 150 planches de l'album. Malgré quelques cases un peu chargées et trop colorées, il n'en reste pas moins une bonne BD qui offre des cases majoritairement fluides et compréhensibles, aspect essentiel vu le nombre de scènes de combats. À voir si le tome 2 parviendra à gommer ces quelques bémols et à développer cet univers à fort potentiel. En attendant, il y a des robots-samouraïs.

Quelques planches ici.
D'autres avis : Yuyine, ...

mercredi 1 septembre 2021

Serge Lehman - Aucune étoile aussi lointaine

Aucune étoile aussi lointaine, Serge Lehman, 1998, 373 pages

Héritier d'une dynastie d'explorateurs ayant découvert et régnant sur la planète Murmank, le destin d'Arkadih est tout tracé : il sera un naute, arpentant l'espace pour protéger son peuple et ramener les récits de ses aventures. Tout bascule pourtant lorsqu'est installé sur Murmank un Toboggan, liant la planète au reste de l'Omnium en permettant à chacun de voyager instantanément à l'autre bout de la galaxie, rendant de fait inutiles les nautes et leurs vaisseaux.

Une grande aventure attend pourtant Arkadih. Une aventure qui emmènera le héros, et le lecteur avec lui, loin, très loin, et ce tant dans l'espace que dans le temps. Une impression de grandeur très bien rendue par Serge Lehman, qui parvient à faire pleinement ressentir ce gigantisme tout en ne délayant pas son récit et en gardant un rythme satisfaisant. Un excellent dosage pour du pur sense of wonder.

Aucune étoile aussi lointaine est un roman qui m'a pris par surprise et m'a gagné à sa cause sur la longueur, passant d'un roman correct mais assez lambda à une oeuvre touchante et captivante, grâce à la variété de ses péripéties, aux développements de ses personnages et au grand tout qui se forme peu à peu. J'ai un peu peur qu'il ne me marque pas durablement, par manque d'un vrai choc, mais ce serait bien dommage vu la qualité du texte, un space opera qui met des étoiles aussi bien dans les yeux que dans le coeur.

Couverture : ?
D'autres avis : Vert, ...

Première escale pour le SSW 2021

jeudi 26 août 2021

Priya Sharma - Ormeshadow

Ormeshadow, Priya Sharma, 2019, 170 pages

Contraint de quitter Bath avec ses parents, Gideon va désormais vivre dans la région d'Ormeshadow. Loin de son ancienne vie citadine, il va découvrir la ferme d'Ormesleep, dont la légende dit qu'elle est située sur les flancs de l'Orme, un dragon endormi depuis des siècles et qui cacherait un trésor.
« - C"est une histoire triste. Tout ce que tu racontes sur l'Orme est triste.
- Triste, joyeux : cela n'a pas de sens. Les choses sont ainsi.
»
Et ainsi est Ormeshadow. C'est dur et c'est triste, certes, c'est beau aussi par moment, mais c'est surtout très vrai.

La plupart des textes sont écrits pour paraitre plausibles, mais Priya Sharma parvient à rendre son récit et ses personnages, jusqu'à l'Orme, tout à fait réels, existants. Palpables. Il n'est pas question ici de paraître plausible : les choses sont, de toute évidence. Cela donne un superbe texte sur un garçon qui doit devenir homme au milieu de l'amertume et des non-dits des adultes qui l'entourent. Et c'est poignant.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Anne-Sylvie Homassel
D'autres avis : Gromovar, FeydRautha, Yuyine, Lhisbei, Célinedanaé, Vert, Boudicca, Anouchka, ...

vendredi 20 août 2021

David Mitchell - Cartographie des nuages

Cartographie des nuages, David Mitchell, 2004, 660 pages

Après avoir mené à bien des affaires en Océanie, Adam Ewing attend que le navire qui le transporte soit en état de le ramener à San Francisco. Il en profite pour faire la rencontre du docteur Goose et en apprendre un peu plus sur les peuples autochtones de la région.

Ainsi commence Cartographie des nuages. Sauf que ce bout d'intrigue du XIXème siècle n'est en fait qu'1/6ème - et pas le plus attractif - de ce qui constitue l'ouvrage. Car Cartographie des nuages est un livre étonnant qui multiplie les temporalités et localités, chacune ayant son intrigue propre tout en étant aussi liée de manière intradiégétique aux autres.

Toutes évoquent pourtant des histoires d'avidité et de cupidité, de pouvoir, de cette folie humaine de contrôler et posséder toujours plus. Les cas sont extrêmement variés, dans la forme et dans le fond, mais ils reviennent toujours à ça. Et ce n'est guère brillant pour l'humanité, plus réaliste que pessimiste malheureusement, même si dans le brouillard de l'idiotie collective pointe quelques éclaircies d'espoir individuel.

Si je pense avoir préféré L'Âme des horloges du même auteur, plus excitant à la lecture immédiate, Cartographie des nuages n'en demeure pas moins une oeuvre admirable, au sens premier du terme. Elle est comme un tableau dont le spectateur peut admirer la composition, de la finesse du moindre détail jusqu'au somptueux panorama qui se dégage de l'ensemble. Et David Mitchell est un excellent peintre.

Couverture : Cédric Scandella / Traduction : Manuel Berri
D'autres avis : Vert, Yogo, Brize, FeyGirl, Alys, ...

samedi 14 août 2021

Bulles de feu #33 - Gipi et compagnie

Aldobrando, Gipi et Luigi Critone, 2020, 200 planches

Aldobrando est un jeune orphelin confié dès son plus jeune âge à un vieux sorcier chargé de l'élever. Garçon simple, voire simplet, et peu dégourdi, ne connaissant rien en dehors de la cabane où il vit, Aldobrando va pourtant, après une préparation magique ayant mal tournée, devoir prendre la route pour chercher de l'herbe du loup, seule plante pouvant guérir l'oeil blessé de son maître.

Aldobrando a indéniablement des airs de conte de fées très classique, en reprenant des thèmes et éléments habituels. Et pourtant elle a aussi une indéniable fraicheur et une vraie sensation d'inédit à la lecture. C'est solide de bout en bout, c'est très prenant avec notamment un héros étonnamment attachant, et ça se dévore avec un immense plaisir.

Si la qualité du scénario en fait déjà une très bonne BD, elle passe au statut d'excellence grâce au travail de Luigi Critone, Claudia Palescandolo et Francesco Daniele. Les dessins sont beaux, d'une beauté qui n'est pas éclatante, qui ne saute pas forcément aux yeux au premier regard, mais qui s'avère simplement très plaisante à parcourir. Le découpage est lui intelligent, parvenant à donner du rythme et du mouvement, lent - ce qui n'est nullement négatif ici - mais présent, alors que chaque dessin pris individuellement pourrait sembler assez statique. Reste, last but not least, les couleurs, douces et absolument somptueuses, variant les teintes dominantes pour créer différentes atmosphères bien différenciées. Sans oublier le travail sur les lumières, lui aussi magnifique. Une excellente BD, tout simplement.

Quelques planches ici.
D'autres avis : Gromovar, Yuyine, ...

Vois comme ton ombre s'allonge, Gipi, 2013, 113 planches

Vois comme ton ombre s'allonge est une oeuvre presque indescriptible. Elle conte l'histoire d'un homme interné qui se remémore son passé, des fragments dispersés aux thèmes récurrents, arbre et station-service en tête. Le tout dans un certain désordre. Ça ne vous parait pas évident ? Ça l'est encore moins à la lecture. Tout du moins au début. Parce que si l'incompréhension règne, elle devient peu à peu compréhensible, en partie et imperceptiblement, par ressenti plus que par logique.

Vois comme ton ombre s'allonge est une BD perturbante. Mélange de superbes aquarelles, sombres mais sublimes, et de crayonnés minimalistes, il faut un peu de temps pour prendre ses marques au sein de cet univers - et soyons honnêtes : certain.e.s lecteurices ne les prendront jamais. Mais la magie peut opérer. Car de ce mélange à l'aspect foutraque, où l'on ne sait pas vraiment ce que l'auteur nous raconte, se dégage aussi, surtout, quelque chose de puissant, une vraie force étincelante.

Inclassable, inconseillable, Vois comme ton ombre s'allonge est une oeuvre à part. Mais quelle oeuvre !

Quelques planches ici.

dimanche 8 août 2021

Émile Zola - L'Argent

L'Argent, Émile Zola, Tome 18/20 des Rougon-Macquart, 1891, 500 pages

Ayant tout perdu à la fin de La Curée, Aristide Saccard est bien décidé à se refaire. Ne pouvant pas compter sur l'aide de son frère Eugène Rougon, il va se lancer corps et âme dans un grand projet : monter une banque pour financer des projets au Moyen-Orient.

Au programme : le monde éminemment sympathique de la finance et de la Bourse, avec son lot de manigances, de spéculations et de crises. Évidemment, ça va mal finir. Enfin, pour les gens lambdas, car les gros poissons s'en sortent toujours d'une manière ou d'une autre. La constance entre cette fin du XIXème siècle et notre XXIème siècle est frappante.

L'Argent est un roman d'Émile Zola correct, marquant par sa maitrise du sujet et sa résonance moderne, en plus des qualités habituelles de l'auteur. Il ne parvient pourtant pas à dépasser ce stade, la faute à une histoire bien trop linéaire et évidente, à une technicité financière très importante et à un manque de sentiments, même négatifs, envers les personnages. Mais après tout, ça se tient : tout le monde sait qu'on ne mélange pas affaires et sentiments.

Couverture : Honoré Daumier, Panique à la Bourse, 1845
Lecture commune avec la Zolerie, Tigger Lilly et Alys.

dimanche 1 août 2021

Eoin Colfer - Mauvaise prise

Mauvaise prise, Eoin Colfer, Tome 2/? de Daniel McEvoy, 2013, 318 pages

Deuxième aventure pour Daniel McEvoy après les évènements de Prise directe. Soucieux de se ranger et de mener une vie plus calme, McEvoy s'apprête à ouvrir son club. Mais avant cela, il faut rester en vie et solder une ancienne dette, qui l'entraînera dans un puits apparemment sans fond d'improbables péripéties.

Mauvaise prise est un deuxième tome qui se lit de manière totalement indépendante. La preuve ? Je n'avais pas le moindre souvenir du premier volume. Et pourtant ça se lit très bien, de manière fluide et sans jamais donner l'impression de manquer quelque chose. De toute façon, il n'y a pas grand chose à manquer.

Mauvaise prise est un roman qui va pied au plancher du début à la fin, dans une avalanche de situations toujours plus débridées où la gouaille et les fanfaronnades du héros font le style et le plaisir du livre. Du pur divertissement, un peu (totalement) fou, qui atteint efficacement son objectif.

Couverture : © Image Source - Getty Images / Traduction : Sébastien Raizer

samedi 24 juillet 2021

Écran de fumée #17 - Imaginaire netflixien

Sweet Tooth, Saison 1/?, 2021, 8 épisodes de 40-50 minutes

Deux évènements majeurs arrivent simultanément sur la planète : un virus très mortel et contagieux décime une grande partie de la population et des hybrides, mi-humains mi-animaux, naissent inexplicablement. Les deux sont-ils liés et, si oui, dans quelle mesure ? Mystère. Quelques années plus tard, dans un monde effondré, Gus, hybride mi-garçon mi-cerf vivant au fin fond d'une forêt, va devoir prendre la route pour essayer de retrouver sa mère.

Oui, on ne sait pas vraiment comment ce monde post-apocalyptique continue de vivre aussi bien en matière de pétrole et d'électricité. Voilà pour le défaut de la série - avec les, rares, effets spéciaux sur les animaux sauvages, à la rigueur. Si vous êtes capables de passer outre cela, pour le reste c'est du tout bon.

Certes, Sweet Tooth est une série sensiblement calibré qui coche tout un tas de cases du bingo des séries. Mais ce n'est pas grave parce que ça fonctionne excellemment bien. C'est prenant, entraînant, frais, tout en étant joyeux et dur à la fois. Et, surtout, Gus a une bouille incroyable, la mignonitude incarnée, en plus d'un caractère particulièrement attachant. Ce qui ne doit rien enlever au reste du casting, lui aussi de qualité. Il n'y a pas à bouder son plaisir : ça fonctionne très bien et je reprendrai une saison 2, Ô combien nécessaire, avec grand plaisir.

Disponible sur Netflix


Katla, Saison 1/1, 2021, 8 épisodes de 40-45 minutes

Depuis un an, le Katla, volcan islandais enfoui sous une calotte glaciaire, est réveillé. La petite ville de Vik, à proximité, subit de plein fouet ses effets, avec en premier lieu les cendres volcaniques qui obstruent le ciel et recouvrent tout, donnant au paysage des allures apocalyptiques. Alors que la plupart sont partis, quelques habitants continuent d'y vivre, espérant la fin prochaine de l'éruption. Une vie presque tranquille. Jusqu'à ce qu'une femme recouverte de cendres apparaisse à proximité du volcan.

Si ce mystère est un élément essentiel et important de la série, le focus principal se porte sur les différents personnages principaux. Impossible néanmoins d'en dire beaucoup plus, le thème du récit étant lui-même une clé de la série et doit se découvrir au visionnage. Notez seulement que le sujet est fort, essentiel, et très bien pensé. Surtout, pour une série "à personnages", l'intrigue n'est pas en reste et permet de conserver une tension permanente et régulièrement ravivée, ajoutant une agréable facilité de visionnage.

Katla est une excellente série teintée d'imaginaire. Puissante et sans compromis dans son propos - attention, le dernier épisode est particulièrement violent psychologiquement, au point de démarrer par un trigger warning -, elle est aussi somptueuse dans son cadre islandais cendreux. Assurément une série à voir.

Disponible sur Netflix
D'autres avis : Poutine Hurlante (merci à lui pour la découverte !), ...

dimanche 18 juillet 2021

Une Heure-Lumière - Hors-Série 2021 (Greg Egan - Un Château sous la mer)

Un Château sous la mer, Greg Egan, 2020, 73 pages

Rufus, Linus, Caius et Silus sont des quadruplés, semblables physiquement et partageant un lien psychique très fort. Et ce n'est pas qu'une image. En effet, sujets d'expérience lorsqu'ils étaient petits, ils partagent désormais tous leurs souvenirs, chacun récupérant chaque nuit les souvenirs de sa fratrie comme si c'étaient les siens. Mais un jour, le lien avec Linus est coupé et ce dernier disparait brutalement.

Un Château sous la mer est une novella très prenante qui se lit comme un thriller. Le postulat science-fictif servant de base au récit est abordable, malgré une aura assez impressionnante, et ajoute des complications intéressantes à l'intrigue. Rien n'est particulièrement très développé, mais cela n'empêche pas le texte d'être fort plaisant et accessible.

À l'exception de sa fin, abrupte au possible. J'ai beau avoir relu trois-quatre fois les trois dernières pages, je suis absolument incapable de les expliciter. C'est au-delà de la fin ouverte : quelques infimes indications sont données et au lecteur de se débrouiller avec ça, sans réels indices. J'ai surement raté quelque chose ou suis trop bête pour le comprendre, je peux l'admettre. Mais la frustration est d'autant plus forte que la rupture est vraiment brutale et inattendue. C'est d'autant plus dommage que tout ce qui précédait était vraiment appréciable.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : L'Épaule d'Orion
D'autres avis : FeydRautha, Dionysos, Apophis, Vert, Célinedanaé, ...

lundi 12 juillet 2021

Rosa Montero - Le Temps de la haine

Le Temps de la haine, Rosa Montero, Tome 3/3 des aventures de Bruna Husky, 2018, 354 pages

Le Temps de la haine est le troisième et dernier roman mettant en scène la réplicante Bruna Husky, après Des Larmes sous la pluie et Le Poids du coeur. Il est dans la droite lignée de ce dernier, c'est-à-dire bon sans être au niveau d'excellence du tome initial.

Le Temps de la haine est un roman qui se lit comme un énième tome d'une série policière. Vous y retrouvez avec plaisir un cadre et des personnages connus, évoluant - un peu - en marge d'une intrigue de type thriller. Cette dernière ne révolutionne rien, voire est globalement prévisible, mais reste pourtant très efficace. C'est une alternance, à parts quasi-égales, de petites choses bien pensées et d'autres petites choses moins inspirées et plus faciles - dont la fin en mode TGV. Le tout reste majoritairement positif, fonctionnant surtout par l'attachement préalable que le lecteur a pour la série.

Couverture : Illustration © Westend61 - Getty images / Traduction : Myriam Chirousse
D'autres avis : Lune, Gromovar, Yogo, ...

mardi 6 juillet 2021

Lucius Shepard - Abimagique

Abimagique, Lucius Shepard, 2007, 100 pages

Tu ouvres le livre et, connaissant l'auteur, tu crois savoir à quoi t'attendre. Pourtant une première surprise t'attend avec cette narration à la deuxième personne. L'étonnement sera bref. Quelques pages et tu as déjà oublié le procédé, preuve suffisante qu'il fonctionne. Tu en découvriras les raisons en postface. Peu importe qu'elles soient anecdotiques et importantes à la fois : ta lecture est plaisante et tu es pleinement dans l'ouvrage.

Tu fais la rencontre d'Abi - personne ne l'appelle réellement Abimagique - et tu es rapidement envouté. C'est une attirance inexplicable, presque magique, qui bouleversera ta vie de manière inattendue. C'est sexuel oui, forcément, mais ce n'est pas que ça, c'est bien plus que ça. Tu côtoieras l'insaisissable et tu tenteras d'y appliquer des mots pour lui donner du sens. Peine presque perdue. Mais ton corps ressent, comprend, lui, et c'est ce qui compte.

Tu vivras une histoire d'amour, une sorte d'histoire d'amour, comme seul Lucius Shepard sait en faire. Tu regretteras ton manque de foi initial : rien de rétrograde ici, au contraire. C'est crue, brute, étrange, atmosphérique. C'est la vie, une certaine vie, dérangeante mais finalement si vraie. Et tu concluras ta lecture par des mots sublimes, marqué par cette rencontre, une rencontre comme on en fait peu.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Jean-Daniel Brèque
D'autres avis : Vert, Gromovar, FeydRautha, Lorhkan, Celinedanaé, Elhyandra, OmbreBones, Apophis, Boudicca, Yuyine, ...

mercredi 30 juin 2021

Emily St. John Mandel - Station Eleven

Station Eleven, Emily St. John Mandel, 2014, 475 pages

En pleine représentation du Roi Lear, Arthur Leander s'effondre et meurt, malgré l'intervention rapide d'un secouriste, sous les yeux de Kirsten Raymonde, une jeune enfant actrice.
« De tous ceux qui étaient présents ce soir-là, ce fut le barman qui survécut le plus longtemps. Il mourut trois semaines plus tard, sur la route, en quittant la ville. »
Deux périodes se chevauchent dans la narration de Station Eleven : l'avant épidémie, où l'on découvre la vie d'Arthur et de certains autres personnages gravitant autour de lui, et l'après épidémie, où les rares survivants, Kirsten en premier lieu, évoluent dans un monde post-apocalyptique. Les deux trames, en plus d'avoir leurs vies propres, sont évidemment liées, se développant l'une l'autre. À défaut d'être réellement ambitieuse, restant finalement assez simple, cette construction est réussie et est surement l'une des points forts de l'ouvrage.

Bien plus axé sur des tranches de vie que sur une véritable intrigue, Station Eleven est un bon roman, solide, mais qui ne m'aura jamais enthousiasmé plus que ça. Il comporte pourtant pas mal de bons éléments, mais beaucoup semble avoir déjà été vu en mieux ailleurs. Surtout, l'assemblage fonctionne mais manque d'une étincelle, d'un petit quelque chose pour rendre le récit vraiment spécial. Un roman néanmoins plaisant à lire, loin d'être morose malgré la thématique, mais qui ne m'aura pas marqué plus que ça.

Couverture : Michael Kenna / Traduction : Gérard de Chergé
D'autres avis : Lune, Lorhkan, Gromovar, Yuyine, Yogo, Acr0, ...

jeudi 24 juin 2021

Charles Yu - Chinatown, Intérieur

Chinatown, Intérieur, Charles Yu, 2020, 270 pages

Willis Wu est un acteur américain d'origine taïwanaise. Vivant à Chinatown, il enchaine les petits rôles d' "Asiat' de service". Avec un rêve à l'esprit, depuis qu'il est petit : devenir Mister Kung-Fu, la tête d'affiche asiatique d'un film d'arts martiaux, symbole ultime de réussite.

Chinatown, Intérieur est un excellent roman, tant sur le fond que sur la forme. Une forme présente dès le titre, une didascalie qui n'est qu'un infime exemple du style employé à l'intérieur, tout en mise en forme de scénario. Un choix surprenant mais finalement très malin, qui brouille les cartes entre la vie filmée de Willis et sa vie hors-caméra, les deux se mélangeant et résonnant allègrement.

Autant scénario de film que scénario de vie, Chinatown, Intérieur pointe le système hollywoodien mais surtout et plus globalement le racisme anti-asiatique des États-Unis où le focus d'opposition n'est qu'entre Noir et Blanc. Charles Yu sait évidemment de quoi il parle, lui-même américain d'origine taïwanaise. Il propose un intelligent décorticage, sans apitoiement, des raisons de ce racisme, n'épargnant pas les asio-américains eux-mêmes pour leur intégration subconsciente de cet état de fait. Et ce avec un roman agréable à lire et créatif. Indéniablement un roman majeur sur le sujet.
« (...) et c'est comme si vous veniez juste d'arriver, et pourtant c'est comme si vous n'étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d'opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »
Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Aurélie Thiria-Meulemans
D'autres avis : Gromovar, Marc, ...

vendredi 18 juin 2021

Eoin Colfer - Le Dernier Dragon sur Terre

Le Dernier Dragon sur Terre, Eoin Colfer, 2020, 399 pages

Vern est un dragon, le dernier vivant sur Terre. Pour échapper aux humains, il se terre au fond du bayou, au large de La Nouvelle-Orléans, regardant des séries et buvant des litres de vodka pour passer le temps et ne pas se faire repérer. Une vie solitaire, trop solitaire, désèspérement solitaire. Jusqu'à ce que le hasard lui fasse rencontrer Squib, un jeune garçon débrouillard qui va considérablement modifier sa routine de vie.

Le Dernier Dragon sur Terre est un sympathique roman, enlevé et efficace comme sait si bien en faire Eoin Colfer. Si la première partie pose de sympathiques personnages - sauf le méchant, vraiment méchant - et de solides bases et problématiques qui font sens, la seconde moitié offre un récit bien plus actif et musclé, ce qui n'est pas tout à fait surprenant quand on connait l'auteur. C'est franchement agréable et prenant à lire.

Loin d'un roman classique de fantasy, il propose un ton et un cadre moderne, avec ses références de pop culture et ses grossièretés saupoudrées en quantité raisonnable. Nullement enfantin malgré une certaine simplicité, le roman est aussi parsemé de quelques scènes qui pourraient faire une belle liste de content warning. Le tout donne une sorte de Peter et Elliott le dragon version adulte et réactualisée - mais ne dites rien à Vern, il me cramerait s'il savait que j'ai écrit ça - tout à fait plaisant.

Couverture : MUTI - Folio Art / Traduction : Jean-François Ménard
D'autres avis : Vert, ...

samedi 12 juin 2021

Laurine Roux - Une immense sensation de calme

Une immense sensation de calme, Laurine Roux, 2018, 119 pages

Une jeune femme rencontre et tombe éperdument amoureux d'un mystérieux homme des bois, livreur de poissons séchés à des personnes isolées dans la montagne. C'est le début d'une nouvelle vie dans un monde troublé et déliquescent.

Comme ce piètre résumé ne le montre pas, Une immense sensation de calme est un court roman très réussi, tout en ambiance, entre post-apo et nature writing. Comme ce résumé le montre, l'histoire de base est déroutante, peu engageante, et il faudra un certain temps, jusqu'à peut-être comme moi l'histoire plus consistante et linéaire de la vie de Grisha, pour réellement accrocher au récit.

Pourtant, la réussite de la construction est déjà en cours. Car si le départ est quasiment frénétique, plein de pulsions et d'une vivacité débordante, mettant à rude épreuve les capacités du lecteur à assimiler l'univers et les personnages, l'apaisement l'emporte peu à peu. Sans nous en rendre compte, le livre a créé une petite bulle paisible, en accord parfait avec le cheminement de la narratrice, jusqu'à procurer une immense sensation de calme. Chapeau.

Couverture : Fog, hearth, © SirisVisual
D'autres avis : Yuyine, ...

dimanche 6 juin 2021

David Mitchell - L'Âme des horloges

L'Âme des horloges, David Mitchell, 2014, 780 pages

Après une dispute avec sa mère, Holly Sykes, 15 ans, décide de fuguer. Pensant se réfugier chez son petit-ami, elle découvre que celui-ci la trompe et prend alors la route.

Voilà pour le résumé plus que succinct de l'histoire. Ou plutôt le résumé du début de la première partie de l'histoire, pour ce roman où chacune des grandes parties suit le point de vue d'un personnage différent, à première vue indépendant du reste mais qui s'avèrera finalement toujours lié à Holly Sykes, qui sert de fil rouge au livre.

Le résumé est aussi succinct car l'un des plus grands plaisirs de cette lecture est de découvrir peu à peu le mystère existant via la partie fantastique du récit et ses implications littéralement hors du commun. Les quatre premières parties peuvent à ce titre presque être considérées comme de la mise en place. Ce sont pourtant les plus passionnantes, des fragments de vie admirablement narrés, simples et tortueux à la fois.

L'excellence de ce qui représente les 4/6èmes du roman laisse ensuite place à une partie consacrée à la résolution de l'aspect imaginaire du récit, active et solide mais un chouïa en dessous. Comme un comble, c'est presque trop de pur imaginaire. À tellement bien présenter ses personnages et à faire de L'Âme des horloges un roman traitant des causes et conséquences ordinaires d'un évènement extraordinaire, David Mitchell en arrive à un point où l'intrigue principale devient presque secondaire et offre moins d'effervescence de lecture. C'est aussi un peu le cas de la dernière partie du livre, qui ravira celleux qui n'aiment pas les fins ouvertes. Une partie qui change de registre, plus politique et écologique, plus dure dans son ton, qui tranche de manière déroutante avec le reste.

Malgré ces petits bémols, de l'ordre du détail, L'Âme des horloges est un très bon roman tout à fait enthousiasmant, à la construction admirable. Une entrée dans l'oeuvre de David Mitchell pour ma part, mais qui ne sera à coup sûr pas ma dernière lecture de l'auteur.

Couverture : Cédric Scandella / Traduction : Manuel Berri
D'autres avis : Vert, Lune, Gromovar, TmbM, Lorhkan, Yogo, Acr0, Cédric, ...

vendredi 28 mai 2021

Terry Pratchett - Trois soeurcières

Trois soeurcières, Terry Pratchett, Tome 6/35 des Annales du Disque-Monde, 1988, 348 pages

À la mort du roi Vérence, assassiné par son cousin le duc Kasqueth, son fils, encore nourrisson, est recueilli par trois sorcières. Pour le protéger, et lui permettre d'un jour accomplir son destin, celles-ci le confient à une troupe de théâtre sur le point de quitter le royaume.

Deuxième apparition dans les Annales pour Mémé Ciredutemps, après le peu mémorable La Huitième fille, en compagnie cette fois de ses deux consoeurs Nounou Ogg et Magrat Goussedail. Et le résultat est bien plus probant avec ce tome consacré au théâtre, avec tous les ingrédients classiques du genre, et plus particulièrement aux tragédies

Heureusement, le drame reste bien léger. S'il ne provoque pas un tonnerre de francs éclats de rire, Trois soeurcières reste un livre amusant et bien rythmé avec tout un tas de sympathiques personnages - sauf une (oui, vous, duchesse). Ni le pire ni le meilleur, un tome dans la moyenne.

Couverture : Josh Kirby / Traduction : Patrick Couton
D'autres avis : Tigger Lilly, ...

samedi 22 mai 2021

Colson Whitehead - Nickel Boys

Nickels Boys, Colson Whitehead, 2019, 255 pages

Floride, années 1960. Elwood Curtis, jeune noir passionné par le message de Martin Luther King, s'apprête à rentrer à l'université. Mais sur le trajet, il est arrêté par erreur et envoyé en maison de correction, à Nickel. Un lieu fort respectable vu de l'extérieur mais qui cache en fait une terrible face sombre et s'avèrera un véritable enfer.

"[Colson Whitehead] donne avec ce nouveau roman saisissant une sépulture littéraire à des centaines d’innocents, victimes de l’injustice du fait de leur couleur de peau" dit la quatrième de couverture. Et c'est parfaitement vrai. Car si Nickel est une école fictive, elle est plus qu'inspirée par la très réelle Florida School for Boys. Mais Nickel Boys n'est pas pour autant juste le récit d'un scandale - le mot est faible - au sein d'une école. C'est tout un système, d'éducation, politique ou de pensées, qui est à reconsidérer en le lisant.

Nickel Boys est un grand livre pour son fond implacable et nécessaire. Il l'est aussi pour sa forme, alors même qu'il n'est presque pas flamboyant - à l'exception notable de son excellente fin. Au contraire, le style est extrêmement simple et même froid, peut-être encore plus que dans les précédents écrits de l'auteur. Ça ne fait pourtant qu'en renforcer le propos. Car en ne cherchant pas à parler au coeur, c'est au cerveau que Colson Whitehead s'attaque directement, rendant encore plus terrible les actes odieux perpétrés presque anodinement. Et les émotions d'être finalement bien au rendez-vous, puissantes, après assimilation. Magistral.

Couverture : Design d'Oliver Munday - Photographie de Neil Libbert, Bridgeman Images / Traduction : Charles Recoursé
D'autres avis : Gromovar, Yuyine, ...

dimanche 16 mai 2021

Katherine Arden - La Fille dans la tour

La Fille dans la tour, Katherine Arden, Tome 2/3 de la Trilogie d'une nuit d'hiver, 2018, 402 pages

Si L'Ours et le Rossignol possédait sa propre fin, La Fille dans la tour en est tout de même la suite directe. Nouvelle plongée donc dans la Rus' médiévale où les anciennes croyances déclinent mais restent partie prenante de l'histoire, voire de l'Histoire...

C'est là peut-être le plus grand changement de ce deuxième tome. Alors que l'action de L'Ours et le Rossignol se situait presque essentiellement au sein d'un petit village de campagne, La Fille dans la tour élargit les horizons et prend la route. Bien que l'intrigue reste une nouvelle fois concentrée sur un petit groupe de personnages, la diversité et la grandeur du cadre permettent au récit de respirer et amènent un nouveau souffle, tant pour Vassia que pour le lecteur, en plus d'apporter une dose d'action bienvenue.

Si L'Ours et le Rossignol m'avait un peu laissé sur ma faim, La Fille dans la tour m'aura enchanté de bout en bout, améliorant à tous niveaux le premier tome. Sans pour autant ne se reposer que sur les effets de surprises - ce qui n'empêche pas les rebondissements, mais de manière sensée - ni oublier son fond de conte de fée féministe, l'intrigue est bien moins linéaire et n'est pas juste une série de péripéties un peu artificielles. Au contraire, ici la crédibilité règne et il y a du sens derrière les non-dits qui ne se prolongent pas de manière irraisonnable. Une nette progression qui donne un roman prenant et très agréable à lire.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Jacques Collin
D'autres avis : Vert, Lune, Gromovar, Célindanaé, Boudicca, Lhisbei, Yuyine, Alys, ...

dimanche 9 mai 2021

Richard Matheson - Journal des années de poudre

Journal des années de poudre, Richard Matheson, 1991, 265 pages

En 1876, plusieurs années après leur dernière rencontre, Frank Leslie croise dans un saloon Clay Halser, as de la gâchette et véritable légende de l'Ouest. La rencontre est de courte durée puisque Clay sera tué quelques minutes plus tard. Chargé de ses affaires suite à son décès, Frank va tomber sur les carnets intimes du pistolier et découvrir la dure réalité derrière la légende.

Chose étonnante vu la collection où il est édité, Journal des années de poudre n'est nullement un roman d'imaginaire mais bien un western. Loin des représentations parfois idéalisées, Richard Matheson propose un Far-West sombre et cruel où il ne fait pas bon vivre. Plus encore, l'auteur détricote le mythe de la "légende", rendant son sens premier au terme, plein d'embellissement et d'exagération.

S'il n'a rien de transcendant, Journal des années de poudre reste un western plus que correct qui se lit de manière tout à fait agréable. Outre les qualités du récit en lui-même, il possède un très bon rythme notamment grâce à un astucieux système de coupes et de résumés réalisés par Frank Leslie dans le journal de Clay Halser. Un journal qui sent toujours la poudre mais qui n'a nullement pris la poussière.

Couverture : Benjamin Carré / Traduction : Brigitte Mariot

lundi 3 mai 2021

Terry Pratchett - Sourcellerie

Sourcellerie, Terry Pratchett, Tome 5/35 des Annales du Disque-Monde, 1988, 287 pages

Il est connu que les huitièmes fils de huitième fils deviennent des mages. Mais qu'adviendrait-il si, à l'encontre de toutes les règles leur enjoignant de ne pas fréquenter de femmes, un mage avait lui-même un huitième fils ? Ce dernier serait alors un sourcellier, une source de magie pure d'une puissance incomparable. C'est justement le cas de Thune, huitième fils du mage Ipslore. Oh, ne vous inquiétez pas, ce n'est rien de très grave, cela pourrait juste entraîner l'apocralypse.

Retour sur le Disque-monde un peu moins de 8 ans - ce qui aurait été hautement symbolique - après ma dernière exploration. Si mes précédentes lectures ne m'avaient pas laissé un souvenir irrésistible, Sourcellerie pourrait bien marquer un tournant majeur. Ce cinquième volume est en effet fort plaisant, avec un très bon dosage entre les aventures de Rincevent et compagnie - le Bagage et le Bibliothécaire en tête -, prenantes et engageantes (plus que leurs prédécesseuses), et la régularité des petites phrases rigolotes et amusantes. Un tome tout simplement fun qui se lit d'une traite.

Couverture : Marc Simonetti / Traduction : Patrick Couton
D'autres avis : Tigger Lilly, ...

mardi 27 avril 2021

George R.R. Martin & Lisa Tuttle - Elle qui chevauche les tempêtes

Elle qui chevauche les tempêtes, George R.R. Martin & Lisa Tuttle, 1981, 434 pages

Sur un monde constellé d'îles battues par les vents, les humains se divisent en deux catégories : les rampants, la majorité de la population, accrochés à leur terres, et les aériens, messagers pouvant voler d'îles en îles grâce à leurs ailes en métal tissé. Née rampante, Mariss a été recueillie par un aérien et a appris à voler. Mais son rêve est sur le point de s'achever quand elle apprend que c'est son demi-frère qui héritera des ailes et deviendra un véritable aérien.

Elle qui chevauche les tempêtes est un roman/fix-up composé de 3 récits - 5 en comptant les courts, mais bons, prologues et épilogues - narrant différentes étapes cruciales de la vie de Mariss. Une vie d'ampleur pour celle qui est née pour chevaucher les vents et qui aura des conséquences sur la marche du monde.

"Tempête", le premier récit, est une très belle novella de rêves et de luttes, très positive et fort touchante, valant déjà à elle-seule la lecture de ce roman. Difficile d'imaginer que la suite va être à la hauteur de cette entrée en matière. C'est exact : le deuxième récit, "Une-Aile", n'est pas à la hauteur, il lui est supérieur. Dans un ton bien moins gentillet, "Une-Aile" est une novella très intelligente sur les traditions, le respect et le pardon, tout en nuances et en teintes de gris, aux problématiques si réelles. "La Chute", troisième et dernier récit, ne peut logiquement pas rivaliser mais s'avère un texte malgré tout très bon, renouvelant une nouvelle fois les thématiques tout en gardant les qualités de l'ensemble.

À la fois intelligent dans ses idées, prenant grâce à ses personnages travaillés et ses intrigues dynamiques et fascinant par son univers décrit en peu de mots mais éminemment visuel, Elle qui chevauche les tempêtes est tout simplement un excellent livre. Où quand l'addition de deux grands talents produit une somme peut-être même supérieure au résultat escompté.

Couverture : Alain Brion / Traduction : Patrick Marcel
D'autres avis : Tigger Lilly, Xapur, Boudicca, Boudicca, ...

mardi 20 avril 2021

Amor Towles - Un Gentleman à Moscou

Un Gentleman à Moscou, Amor Towles, 2016, 573 pages

En 1923, à la suite de la révolution russe de 1917 et à l'instauration d'un régime communiste, le comte Alexandre Ilitch Rostov est condamné par un tribunal bolchévique en vertu de son statut d'aristocrate. Néanmoins, pour un poème aux accents révolutionnaires écrit des années auparavant, la sentence est plus clémente que prévu : le comte est condamné à ne plus quitter sa résidence, l'Hôtel Métropol en plein coeur de Moscou.

Est-il possible de rendre intéressant un roman se déroulant au sein d'un même hôtel pendant des décennies ? Oui, et c'est plus qu'intéressant, c'est passionnant. Un Gentleman à Moscou est un excellent roman qui met en scène un personnage principal exceptionnel. Le comte Rostov est un homme sensé, intelligent, fin observateur et agréable à vivre. Il est plein de classe et d'élégance, les vraies, pas de celles qui rabaissent leur entourage, bien au contraire.

Au fur et à mesure des pages, des personnages secondaires s'affirment, le passé se dévoile et l'évolution politique de l'URSS est habilement mis en scène en arrière-plan. Mais Rostov reste toujours l'élément central, frais et amusant, qui rend la lecture agréable de bout en bout. Il fait de cet hôtel un ilot de simplicité et de plaisir, et de ce livre un excellent roman, joli, touchant et optimiste.

Couverture : Mélissa Four / Traduction : Nathalie Cunnington
D'autres avis : Lune, Gromovar, Yogo, ...

mardi 13 avril 2021

Paul McAuley - Cowboy Angels

Cowboy Angels, Paul McAuley, 2007, 467 pages

En 1966, les États-Unis sont parvenus à créer des "portes de Turing", des portails vers des mondes parallèles où l'Histoire a suivi un cours différent. Cette découverte a amené la création d'une nouvelle force secrète, la Compagnie, visant à unir les États-Unis des différents mondes. Retraité de cette unité, Adam Stone va devoir reprendre du service quand un ancien équipier, à qui il doit la vie, est accusé d'avoir assassiné la même femme dans six univers différents.

Cowboy Angels est un roman qui coche un paquet de cases, en traitant à la fois d'uchronies, d'univers parallèles et de voyages dans le temps. Le mélange est globalement réussi, avec pas mal de bonnes idées, et sert de cadre à une intrigue entre roman d'action et thriller d'espionnage qui parvient à rester claire de bout en bout.

Si le récit est efficace, les deux premiers tiers ne sont pourtant pas vraiment satisfaisants. Un peu longuets, le problème vient surtout des personnages, absolument lambdas et ne créant aucune émotion. Heureusement, la dernière partie est bien plus prenante et se termine sur une fin plus humaine et un peu plus profonde que tout ce qui a précédé. Dommage qu'il faille passer par une première partie désespérément froide pour en arriver là.

Couverture : ? / Traduction : Bernard Sigaud

mardi 6 avril 2021

Ken Liu - Jardins de poussière

Jardins de poussière, Ken Liu, 2011-2018, 520 pages

Jardins de poussière est un recueil de 25 nouvelles du prolifique Ken Liu, composé spécialement pour la France par Ellen Herzfeld et Dominique Martel, les Quarante-Deux. L'information est d'importance car le sommaire est particulièrement soigné et réfléchi, organisant des nouvelles bien diverses en une suite tout à fait logique et qui fait sens à la lecture.

Ainsi on peut globalement discerner trois parties thématiques. La première parle de l'évolution des temps et de comment trouver sa place dans un monde en perpétuel mouvement. La deuxième se focalise plus spécialement sur des problèmes sociétaux, écologie et racisme en tête, avec bien souvent la relation sino-américaine en toile de fond. La troisième et dernière partie quant à elle élargit l'angle de vue et évoque les débuts et fins de la vie, qu'elle soit humaine, terrienne ou universelle. À noter que les genres évoluent aussi globalement au fil des pages, d'une science-fantasy dans les premières nouvelles à des textes bien plus hard-SF pour terminer.

Cette construction fait déjà de Jardins de poussière un très bon recueil. Et en plus, les textes sont largement à la hauteur. À part peut-être "Messages du Berceau (...)" et "Printemps cosmique" pour lesquelles je suis un peu passé à côté, toutes les nouvelles sont au minimum bonnes - pour les plus anecdotiques - jusqu'à excellentes pour un nombre conséquent de récits. Pour n'en citer que quelques-unes et ne pas rentrer dans un listing imbuvable, les trois nouvelles qui ouvrent le recueil - "Le Jardin de poussière", "La Fille cachée" et "Bonne chasse" - sont certainement parmi mes favorites. Sans surprise, ce sont aussi parmi les nouvelles les plus sensibles et touchantes, même si le recueil est globalement bien moins froid que ce que je pouvais craindre.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Pierre-Paul Durastanti
D'autres avis : Vert, FeydRautha, Gromovar, Marc, Sabine, Yogo, ...

jeudi 1 avril 2021

Bulles de feu #32 - Malgré tout

Malgré tout, Jordi Lafebre, 2020, 125 planches

Malgré tout est donc un sublime ouvrage qui a sa place au panthéon des plus belles histoires d'amour en BD, aux côtés par exemple de Un océan d'amour de Lupano et Panaccione. Une très belle histoire qui est magnifiée par un exercice de style superbement réalisé. Simplement parfait de la première à la dernière case. Ou inversement.

Agréables, les premiers chapitres sont surtout très surprenants, avec cette plongée dans une situation déjà établie et ce temps qui ne cesse de reculer. Pourtant, le procédé se fait très vite oublier pour laisser seulement place au pur plaisir de la lecture et à l'attachement imparable qui nait pour ces deux personnages et leur histoire aussi belle qu'étonnante. Le procédé n'est pas pour autant qu'accessoire : Jordi Lafebre multiplie les clins d'oeil et les échos pour lier intrigue et exercice de style, les deux ne faisant finalement qu'un, juste comme il faut, ajoutant de la poésie à la positivité du récit.

C'est sur ces deux cases que se termine le premier chapitre de Malgré tout, qui voit Ana et Zeno, deux sexagénaires - elle tout juste retraitée de son poste de mairesse, lui venant de valider sa thèse de doctorat - se retrouver enfin pour vivre leur histoire d'amour. Si vous trouvez qu'il y a comme un air de fin de récit dans ce point de départ, c'est normal : le "premier chapitre" est en fait le chapitre 20, celui qui conclut l'histoire. La suite - chapitre 19, puis chapitre 18, puis ... - reviendra, à rebours, sur la vie de ces deux individus et comment ils en sont arrivés là.
Quelques planches ici.
D'autres avis : Laetitia Gayet, ...

dimanche 28 mars 2021

Colson Whitehead - Zone 1

Zone 1, Colson Whitehead, 2011, 338 pages
« (...) tout le monde souffrait du SPAC. Selon Herkimet, il touchait soixante-quinze pour cent de la population survivante ; quant aux vingt-cinq pour cent restants, ils étaient en butte à des problèmes mentaux préexistants, évidemment exacerbés par la grande catastrophe. Bref, selon les dernières estimations, cent pour cent des gens étaient fous. Ça avait l'air assez juste. »
Survivant de la Dernière Nuit, Mark Spitz est désormais un ratisseur. Avec ses deux partenaires de l'unité Oméga, ils arpentent les secteurs qui leur sont confiés au sein de la Zone 1, l'île de Manhattan, pour débusquer les derniers zombies et préparer la zone à un possible retour à une vie normale.

Zone 1 est donc un roman de zombies à la sauce Colson Whitehead. Comme souvent, l'auteur y met en scène un personnage principal lambda, moyen, normal, pour évoquer de manière plus générale la masse, les gens qui ne font pas de vagues mais réfléchissent tout de même à leur sort. Évidemment, l'écriture de Colson Whitehead est toujours une grande force. Si elle comporte quelques fulgurances, elle ne repose pas spécialement sur les formules mais bien sur un certain sens de la narration, des mots bien agencés qui évoquent et provoquent des choses à la lecture.

Néanmoins, Zone 1 est certainement ma moins bonne expérience avec l'auteur jusqu'à présent. S'il reste d'un très bon niveau, je l'ai trouvé moins percutant, manquant d'un petit truc en plus, d'un aspect historique ou émotionnel que Colson Whitehead propose habituellement. Peut-être est-ce parce que ce sont les zombies qui doivent faire ici office de "valeur ajoutée" et que je ne suis pas très porté sur ce type de créatures ? C'est fort probable. Ça ne m'empêchera pas en tout cas de continuer à parcourir l'oeuvre de l'auteur.

Couverture : ? / Traduction : Serge Chauvin

lundi 22 mars 2021

Dave Hutchinson - Acadie

Acadie, Dave Hutchinson, 2017, 108 pages
« Or le premier venu, c'est moi, et ce pour les trois ans et demi à venir environ. Président de la Colonie : le type qui se tape le boulot que personne d'autre n'a la volonté ou la patience de faire et prend les décisions merdiques que personne ne veut assumer. »
La Colonie est installée dans un lointain système stellaire, vivant en autonomie loin du reste de l'humanité. Au sein de cette communauté, Duke Faraday est le président, élu car... il était celui qui le souhaitait le moins. Par chance, le poste est surtout honorifique. Sauf quand une sonde terrienne parvient à franchir les frontières de la Colonie, mettant en danger son avenir.

Acadie est une sympathique novella portée par son personnage principal. À première vue laconique et désabusé, Duke va se révéler un héros attachant, travailleur et efficace. Si la découverte du monde et de la clique de personnages qu'il côtoie est intéressante, c'est bien pour lui qu'on tourne rapidement les pages. Si la conclusion est aussi bonne qu'un peu décevante, il n'en reste pas moins un agréable texte qui se lit tout seul.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Mathieu Prioux
D'autres avis : Vert, FeydRautha, Gromovar, L'Ours inculte, OmbreBones, Lorhkan, Elhyandra, Elessar, Yogo, Apophis, Alias, Célindanaé, Dionysos, Yuyine, Marc, Laird Fumble, Le chien critique, ...