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dimanche 30 novembre 2025

Guillaume Chamanadjian - Une Valse pour les grotesques

Une Valse pour les grotesques, Guillaume Chamanadjian, 2024, 440 pages

À Schattengau - une cité-état sise dans les Alpes et dotée d'une université réputée - Johann est étudiant en obstétrique, discipline où il met à profit ses compétences en céroplastie. Une vie tranquille jusqu'au jour où il se retrouve littéralement embarqué par Sofia, une intrépide mercenaire, dans une aventure qui les mènera sur les traces des secrets les plus importants de Schattengau.

Ce pitch est assez vague et lambda pour deux raisons - trois si on considère que je suis nul en résumé. La première est que l'intrigue en elle-même n'a effectivement rien de particulièrement exceptionnel et est somme toute assez classique. La deuxième est que le principal intérêt du roman, c'est la découverte de son univers absolument fascinant. Une ville perdue dans les montagnes, aux étranges statues à chaque coin de rue, qui accorde autant d'importance aux sciences qu'à l'art et qui semble exister dans un XIXème siècle pas tout à fait palpable.

Je n'en dirais pas plus tant l'exploration et la compréhension de cette cité furent des pages et des pages d'émerveillement, de stupeur et de réjouissance. La première moitié du roman fut donc un enchantement. La deuxième, qui se concentre nécessairement plus sur l'intrigue en elle-même, m'a un peu moins emballé. Pas de quoi me faire déchanter pour autant. Parce qu'il reste toujours, pour passer un agréable moment, de sympathiques personnages ainsi que l'écriture ciselée et sensorielle de Guillaume Chamanadjian.

Une Valse pour les grotesques est une lecture enthousiasmante qui confirme Guillaume Chamanadjian au rang des auteurs remarquables. Un ouvrage plein de bonnes idées qui prouve qu'il est encore et toujours possible d'invoquer la fiction et l'imaginaire pour créer quelque chose de nouveau. Peu importe votre niveau sur la piste, il serait dommage de ne pas entrer dans la danse.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Lhisbei, Gromovar, Le nocher des livres, Sometimes a book, Boudicca, Célinedanaë, ...

mardi 11 mars 2025

Ursula K. Le Guin - Le Langage de la nuit

Le Langage de la nuit, Ursula K. Le Guin, 1973-1979, 312 pages

Le Langage de la nuit est un recueil de 24 courts textes d'Ursula K. Le Guin composé d'essais, de préfaces et de discours. La thématique principale est surement la place et le rôle de la littérature d'imaginaire mais l'autrice y évoque aussi la manière d'en écrire, la place des femmes et la psychologie jungienne.

Les textes évoquant directement les oeuvres d'Ursula K. Le Guin sont surement ceux qui m'ont le plus parlé mais tous sont intéressants. Pour leurs idées en elles-mêmes mais encore plus pour voir à l'oeuvre la pensée de l'autrice, qui parvient à être à la fois ouverte et compréhensive tout en ayant des idées très affirmées. Ce qui fait presque regretter que le recueil se concentre sur une courte période de temps : ça permet une belle unité du recueil mais empêche de voir une potentielle évolution de ces idées.

S'il est certainement à réserver aux personnes déjà conquises par l'autrice ou à celles qui s'intéressent à l'analyse littéraire, Le Langage de la nuit est un bon recueil dont les propos sont, dans leur écrasante majorité, toujours d'actualité. Une nouvelle preuve de la brillance de l'autrice.

Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Francis Guévremont
D'autres avis : Vert, Alys, ...

mercredi 11 septembre 2024

Alexandra Koszelyk - À crier dans les ruines

À crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk, 2019, 251 pages

2006. Lena retourne pour la première fois à Prypiat, en Ukraine, sa ville de naissance. Elle en est partie vingt ans plus tôt, à l'âge de 13 ans, fuyant la catastrophe de Tchernobyl avec sa famille pour s'installer en France. Elle a laissé derrière elle ses origines ainsi qu'Ivan, son amour d'enfance. Deux absences qui ne cessent de la hanter depuis.

Plus que ce retour en Ukraine, c'est la vie de Lena jusqu'à ce moment qui compose l'essentiel du récit. Et si la catastrophe de Tchernobyl est une facette importante du récit - tout autant pour l'évènement en lui-même que pour ses conséquences naturelles, sociales et psychologiques - la réflexion sur l'exil, sur l'oubli, sur la construction de soi ou le besoin de racines est tout à fait universelle. Pour autant, malgré son sujet, À crier dans les ruines n'est pas un livre déprimant, Alexandra Koszelyk parvenant à conter tout ça d'une manière assez lumineuse.

À crier dans les ruines est un livre bien plus abordable que La Dixième Muse. La plume y est plus simple mais surtout le récit est limpide et l'héroïne tout à fait sympathique. Mais comme La Dixième Muse, c'est un livre que je n'aurais pas dû aimer. C'est un pur roman de littérature générale et c'est, plus que tout et en fil rouge de tout le reste, une histoire d'amour. Et pourtant. Pourtant j'ai aimé cette romance, prenante, extrêmement attachante et qui fait chaud au coeur, peu importe son improbabilité. Alexandra Koszelyk a définitivement un petit truc en plus.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Le Maki, ...


lundi 20 novembre 2023

Claire Duvivier - L'Armée fantoche

L'Armée fantoche, Claire Duvivier, Tome 6/6 de la Tour de Garde, Tome 3/3 de Capitale du Nord, 2023, 537 pages

Après Citadins de demain et Mort aux geais !, L'Armée fantoche conclut la trilogie Capitale du Nord et clôt définitivement la saga de La Tour de Garde.

À l'image de Les Contes suspendus pour la trilogie de Guillaume Chamanadjian, L'Armée fantoche est un troisième tome dans la lignée des deux précédents, avec les mêmes qualités. Les mêmes petits défauts aussi, mais rares et minimes sur l'ensemble. Amalia y est ainsi toujours un peu trop plaintive par moment, même si les circonstances sont difficiles, a des pulsions de divulgachâge de la suite du récit et n'est peut-être pas aussi bien connecté au mystère sous-jacent de la Tour de Garde que peut l'être Nox.

À bien y réfléchir, ce ne sont même pas réellement des défauts. C'est bien plus une histoire de goût, ayant préféré l'aventure sudiste. Ce qui ne doit pas donner une image négative de l'épopée nordiste. J'ai préféré Nox à Amalia de la même manière qu'on préfère remporter 10.000€ au loto plutôt que 9000€. Ce qu'il faut retenir, c'est que les deux sont très bien. Et qu'ils se complètent admirablement bien, sans se marcher dessus. Il n'y a guère que la rencontre entre les deux personnages principaux - et c'est parfaitement normal - qui a des airs de redite pour quiconque a lu Les Contes suspendus récemment, mais cela ne dure que quelques pages et la suite s'imbrique parfaitement.

L'Armée fantoche est une très bonne conclusion à une excellente saga. Une oeuvre unique sur la forme et extrêmement plaisante sur le fond. Une réussite totale, jusque dans les couvertures d'Elena Vieillard et les titres des livres remarquablement bien choisis, fondamentaux sans être divulgâcheurs. À coup sûr une oeuvre majeure de la fantasy française. Et maintenant que tout est paru, vous n'avez aucune excuse de ne pas vous lancer.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : ...

dimanche 18 juin 2023

Alexandra Koszelyk - La Dixième Muse

La Dixième Muse, Alexandra Koszelyk, 2021, 280 pages

Alors qu'il erre dans le cimetière du Père Lachaise, Florent se retrouve devant la tombe de Guillaume Apollinaire. Une rencontre anodine qui va pourtant l'obnubiler, le mettre sur les traces du poète et bouleverser sa vie.

Aussi court et vide soit-il, ce résumé contient pourtant l'ensemble de l'intrigue de La Dixième Muse. Il y a donc d'un côté Florent, qui change et sombre quasiment dans la folie (ou la magie, mais y a-t-il une différence entre les deux ?), ou tout du moins dans une obsession pour Apollinaire qui le fait s'éloigner de sa compagne. Et de l'autre il y a Guillaume Apollinaire, dont la vie nous est contée par bribes et par épisodes, par des parents et ami.e.s l'ayant côtoyé au cours de sa vie. Les deux s'alternant d'un chapitre à l'autre, les pas de Florent le menant, comme de par hasard, sur les passages biographiques d'Apollinaire.

La Dixième Muse est un ouvrage étonnant qui n'avait rien pour me plaire. Le personnage de Florent est un peu énervant, assez apathique et pas franchement emballant, pas de quoi me donner une incroyable envie de le suivre et de me passionner pour sa petite vie de littérature blanche. Quant à Apollinaire, je ne le connaissais pratiquement pas et je n'ai aucun atome particulièrement crochu avec la poésie. Autant dire que ma lecture fut parfois à la limite de l'ennui et d'un certain désintérêt pour son côté vain. Et pourtant.

Pourtant il y a quelque chose dans ce livre. Quelque chose qui rend certains passages tout à fait exaltants. La Dixième Muse est un hymne à la poésie et à la nature et il est porté par l'amour que leur porte l'autrice. Il y a, et c'est bienvenu vu le thème du roman, une poésie dans les mots d'Alexandra Koszelyk. Particulièrement dans les parties consacrées à Apollinaire, qui m'ont fait me passionner pour sa vie. Le style est un peu différent dans la moitié dédiée à Florent, avec des phrases là aussi courtes mais qui produisent cette fois un sentiment d'urgence et un halètement à la lecture.

Tout n'est pas parfait, loin de là. Rien que la construction du récit est aussi maline qu'artificielle. Jusqu'à une dernière partie qui donne le sentiment d'abandonner la structure avant son terme tout en faisant sens. Tout est ainsi, rien n'est véritablement constant sans pour autant amoindrir l'unité de l'ensemble. Tout est ambivalent dans ce roman, tous les éléments sont susceptibles de laisser enthousiaste et sceptique, parfois en même temps.

Mais au final, malgré tous les potentiels bémols, le sentiment qui domine reste la satisfaction. Parce que le roman se conclut sur une bonne note. Mais surtout parce qu'il se passe quelque chose entre ses pages, il y a ce petit truc qui le fait sortir du lot et le laisse trotter dans la tête. C'est un livre qui donne envie d'en parler, envie d'écrire, de pérorer, de conter, de jouer avec les mots, de poétiser. C'est un livre qui apporte de la vie.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Zoé, Sabine, ...

jeudi 23 mars 2023

Claire Duvivier - Mort aux geais !

Mort aux geais !, Claire Duvivier, Tome 4/6 de la Tour de Garde, Tome 2/3 de Capitale du Nord, 2022, 382 pages

Mort aux geais ! est le deuxième tome de Capitale du Nord, l'équivalent dehavenien de Trois lucioles, le deuxième tome de Capitale du Sud par Guillaume Chamanadjian. Il est la suite directe de Citadins de demain et de sa fin brutale, dans tous les sens du terme. Si cette fin m'avait laissé quelque peu dubitatif, force est de constater qu'elle fait sens en lisant ce nouveau volume.

Ainsi tout change, ou presque, dans Mort aux geais !. Et c'est pour le mieux tant le récit est agréable à lire. Sans en dire trop, la localisation change, les personnages évoluent et l'ambiance tout entière du roman se modifie en conséquence. Mais si cette dernière est forte, ce sont bien les personnages et leur caractérisation qui sont le gros point fort du livre - et pas seulement Lute, la meilleure. Des personnages qui font sens, qui ont leurs forces, leurs faiblesses, qui apprennent, qui souffrent, qui osent, qui rechutent, qui vont de l'avant. Des personnages vivants.

J'ai dévoré Mort aux geais ! en deux jours, n'ayant aucune envie de le lâcher pour faire autre chose. Ça en dit suffisamment long sur mon ressenti. C'est un très bon roman hyper prenant. On n'avance peut-être pas énormément sur le grand mystère mais ça n'empêche pas la lecture d'être satisfaisante. Et tout est désormais en place pour un (double) final grandiose. J'ai hâte !

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Célinedanaë, Le nocher des livres, Dionysos, ...

lundi 8 août 2022

Guillaume Chamanadjian - Trois lucioles

Trois Lucioles, Guillaume Chamanadjian, Tome 3/6 de la Tour de Garde, Tome 2/3 de Capitale du Sud, 2022, 394 pages

Après Le Sang de la Cité, Trois lucioles poursuit les aventures de Nox, l'épicier-un-peu-plus-qu'épicier, dans la ville de Gemina. Situé dans la continuité presque immédiate du premier volume, le récit démarre sur un rythme déjà bien engagé, sans que ça ne soit non plus sur les chapeaux de roues. À posteriori, on peut même dire que c'est relativement calme. Relativement, tant tout ne va aller que crescendo jusqu'à la dernière page.

Trois lucioles ne souffre pas du syndrome du deuxième tome, parfois synonyme de tome de transition dans une trilogie. Il sert bien sûr à avancer les pions et à préparer le feu d'artifice final. Mais il est surtout pleinement satisfaisant en soi, apportant autant de développements dans les relations et personnalités des personnages que de petites révélations sur le mystère qui rôde derrière cette ville de Gemina. Sans compter quelques actions d'éclat. Le tout faisant sens, ne donnant jamais l'impression de décisions imbéciles ou d'aveuglement pour faciliter le récit.

S'il faut vraiment trouver un léger bémol, je ne suis pas fan des petites prémonitions sur la suite du récit, même si c'est heureusement moins présent que dans Citadins de demain - premier tome de la trilogie parallèle de Claire Duvivier. Un bémol que compense allègrement la présence d'un résumé du tome 1 en début d'ouvrage. Et surtout par le fait que Trois lucioles est un très bon roman, très plaisant. Une nouvelle réussite pour Guillaume Chamanadjian, qui ne donne qu'une hâte : lire le troisième et dernier tome !

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Le Nocher des livres, Célinedanaë, ...

jeudi 24 mars 2022

Rivers Solomon - Les Abysses

Les Abysses, Rivers Solomon, 2019, 190 pages
« Yetu leur soufflait les mots, mais il les connaissaient tous déjà. Ils vivaient dans leurs cartilages, dans leurs organes, ils leur appartenaient comme leur appartenait la forme de leurs membres palmés ou la proéminence de leurs yeux. Elle devait se contenter de le leur rappeler. C'était cela, se souvenir. Les encourager, pour qu'ils persévèrent, pour qu'ils ne passent pas à autre chose. Oublier, ce n'était pas guérir. »
Yetu est une wajimru, un peuple vivant dans les profondeurs des océans, descendant des femmes jetées à la mer lors des traversées du commerce triangulaire. Mais Yetu n'est pas n'importe quelle wajimru. Elle est l'Historienne, la porteuse des souvenirs de tout son peuple, permettant ainsi à chaque individu de vivre insouciamment. Mais le passé a un poids, que Yetu a de plus en plus de mal à porter.

S'il évoque diverses problématiques comme la traite des noirs ou l'impact de l'homme sur la nature, Les Abysses est un roman qui brille surtout pour sa réflexion sur l'Histoire, le passé et la mémoire. Sur cette thématique somme tout assez classique, Rivers Solomon parvient à apporter sa touche qui va bien au-delà d'un lambda "le passé est important". S'il aboutit à une certaine réponse, le récit est surtout l'occasion d'ouvrir de nombreuses pistes de réflexion sur divers aspects de la question, du poids du passé à sa nécessité, de la fuite en avant au fait d'y rester bloqué, de la souffrance engendrée à l'apaisement recherché.

Les Abysses est un ouvrage doucement atypique - beaucoup moins cela dit que L'Incivilité des fantômes - mais facile d'accès. Un récit intelligent qui amène à réfléchir mais sans oublier de proposer une vraie histoire et un personnage principal singulier. Un très bon roman.

Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Francis Guévremont
D'autres avis : Tigger Lilly, Gromovar, Shaya, Lune, Elhyandra, Célinedanaë, Sabine, Boudicca, Zina, Yuyine, Marc, ...

dimanche 27 février 2022

Claire Duvivier - Citadins de demain

Citadins de demain, Claire Duvivier, Tome 2/6 de la Tour de Garde, Tome 1/3 de Capitale du Nord, 2021, 365 pages
« Hirion et moi n'étions pas rationnels, mesurés, sages, pragmatiques comme nous étions censés le devenir. Nous étions juste de grands enfants qui n'avaient jamais quitté le nid, qui se pensaient capables de tout parce que c'était ce qu'on leur avait mis en tête, mais qui émotionnellement étaient encore des pages blanches.
Voici comment, pour moi, la page a commencé à s'écrire.
»
Amalia et Hirion, deux jeunes aristocrates, ainsi que Yonas, un roturier, ont été formés depuis leur enfance pour être des 'citadins de demain', éduqués en tous domaines pour être aptes à diriger leur ville vers la prospérité et le futur. Sauf que la vie réelle va s'imposer de plein fouet à eux, à travers une révolte grandissante mais aussi un mystérieux miroir.

Citadins de demain est le premier tome de "Capitale du Nord", trilogie mettant en scène la ville de Dehaven. Elle se déroule dans l'univers partagé de "La Tour de Garde", où Guillaume Chamanadjian met lui en scène la ville de Gemina (cf. Le Sang de la Cité). Si les deux trilogies sont supposément indépendantes, et si Citadins de demain se tient certainement de lui-même, elle gagnent déjà à être lues en parallèle pour profiter au maximum des petites références qui y sont glissées et des liens qui se développent.

Cette double lecture permet aussi de voir à quel point à partir d'une même base et d'un même fil d'évènements à dérouler, deux auteurices peuvent tirer des romans différents et créer une atmosphère propre à chacune des deux trilogies. Car oui, les points de comparaison entre Citadins de demain et Le Sang de la cité sont nombreux. Au point d'avoir l'impression de lire le même roman ? Jamais, et c'est déjà une belle réussite.

J'ai préféré le premier tome de Guillaume Chamanadjian qui m'est apparu plus frais. Mais Citadins de demain ne démérite pas pour autant. Si ce n'est sur trois petits points : un trop plein de petites phrases prémonitoires de la catastrophe à venir, sans grand intérêt ; un non-dit artificiellement gardé sous silence ; une fin trop brutale, apparaissant plus comme une fin de chapitre que comme une fin de roman. Voilà pour les défauts, mineurs au regard de la qualité de l'ensemble.

Car Citadins de demain est avant tout un récit agréable et prenant qui fait la part belle aux personnages imparfaits et à un mystère fort intrigant et fascinant. Le projet de "La Tour de Garde" est assurément lancé sur une bonne voie. Ces deux premiers tomes, un peu classiques pour le moment mais indéniablement efficaces et appréciables, ont parfaitement rempli leurs rôles introductifs. La mèche est allumée, on attend désormais l'explosion du feu d'artifice.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Célinedanaë, Le nocher des livres, Le Chroniqueur, Boudicca, Lianne, ...

mercredi 15 décembre 2021

Guillaume Chamanadjian - Le Sang de la Cité

Le Sang de la Cité, Guillaume Chamanadjian, Tome 1/6 de la Tour de Garde, Tome 1/3 de Capitale du Sud, 2021, 394 pages
« Et dans une ville dont on disait que le sang des habitants était fait de vin, un épicier dévoué était plus précieux qu'un corps de garde dans son entier. »
Nohamux, dit Nox, est commis d'épicerie à Gemina, une gigantesque ville portuaire très vivante où chaque quartier est dirigé par une famille ducale. Pupille du Duc de la Caouane, Nox va par hasard être pris dans les jeux de pouvoirs de la Cité.

La Tour de Garde est un projet singulier, un univers partagé par deux auteurices, Guillaume Chamanadjian et Claire Duvivier. Chacun y propose une trilogie qui peut - à priori - se lire de manière indépendante, centrée chacune sur une des deux villes de ce monde, Gemina et Dehaven. Le Sang de la Cité est le premier volume de la trilogie de Guillaume Chamanadjian. Et ça commence fort, car c'est un très bon premier tome.

Ça commence moins fort niveau action, mais ce n'est nullement grave. Au contraire, car l'imprégnation de ce qu'est la cité de Gémina fait partie intégrante de la singularité de la lecture. Le livre démarre donc comme une visite de la ville, une ville florissante et débordante, où les rues sont encombrées tant de bâtiments que de populations et où les bruits et les odeurs sont tous aussi importants que les apparences. Une ville indéniablement vivante. Pour cette balade, Nox est un agréable et sympathique guide auquel on prend le temps de s'attacher.

Peu à peu, une part de mystère et une autre d'intrigues de pouvoir vont se développer et monter en puissance, jusqu'à donner au roman, dans son dernier quart, un ton étonnamment plus sombre que la promenade de santé initiale. Et ça fonctionne parfaitement, pour au moins deux raisons : la ville de Gemina qui est un personnage à part entière ; la galerie de personnages crédibles, avec en tête Nox, ayant à la fois des caractéristiques classiques des héros de romans d'apprentissage tout en étant suffisamment lucide et intelligent pour comprendre rapidement son rôle et ses limites et agir en conséquence. Est-ce que j'ai vibré pour lui ? Oui. Est-ce que j'ai envie de me jeter sur la suite ? Oui. J'imagine que ça donne quelques indications sur la réussite qu'est Le Sang de la Cité.

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Gromovar, Lune, Sometimes a book, Cédric, Le nocher des livres, Boudicca, Yuyine, Célinedanaë, Lianne, Le Chroniqueur, Vanille, Sabine, ...

jeudi 24 juin 2021

Charles Yu - Chinatown, Intérieur

Chinatown, Intérieur, Charles Yu, 2020, 270 pages

Willis Wu est un acteur américain d'origine taïwanaise. Vivant à Chinatown, il enchaine les petits rôles d' "Asiat' de service". Avec un rêve à l'esprit, depuis qu'il est petit : devenir Mister Kung-Fu, la tête d'affiche asiatique d'un film d'arts martiaux, symbole ultime de réussite.

Chinatown, Intérieur est un excellent roman, tant sur le fond que sur la forme. Une forme présente dès le titre, une didascalie qui n'est qu'un infime exemple du style employé à l'intérieur, tout en mise en forme de scénario. Un choix surprenant mais finalement très malin, qui brouille les cartes entre la vie filmée de Willis et sa vie hors-caméra, les deux se mélangeant et résonnant allègrement.

Autant scénario de film que scénario de vie, Chinatown, Intérieur pointe le système hollywoodien mais surtout et plus globalement le racisme anti-asiatique des États-Unis où le focus d'opposition n'est qu'entre Noir et Blanc. Charles Yu sait évidemment de quoi il parle, lui-même américain d'origine taïwanaise. Il propose un intelligent décorticage, sans apitoiement, des raisons de ce racisme, n'épargnant pas les asio-américains eux-mêmes pour leur intégration subconsciente de cet état de fait. Et ce avec un roman agréable à lire et créatif. Indéniablement un roman majeur sur le sujet.
« (...) et c'est comme si vous veniez juste d'arriver, et pourtant c'est comme si vous n'étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d'opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »
Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Aurélie Thiria-Meulemans
D'autres avis : Gromovar, Marc, ...

vendredi 13 novembre 2020

Claire Duvivier - Un long voyage

Un long voyage, Claire Duvivier, 2020, 314 pages

Banni de son village lorsqu'il était jeune, Liesse est parvenu à se faire une place dans le comptoir commercial qui sert d'avant-poste à l'Empire dans l'Archipel. C'est là qu'il fera la connaissance de Malvine Zélina de Félarasie, personnage d'importance de l'Empire, qu'il suivra pendant de nombreuses années. C'est cette rencontre et cette vie qu'il couche sur le papier dans un long récit à destination d'une certaine Gémétous.

Un long voyage est tout autant l'histoire, le parcours de vie, de Malvine que celle de Liesse, les deux étant aussi importantes et entrainantes l'une que l'autre. C'est aussi l'histoire d'un Empire sur le déclin, ainsi que celle d'une terre à ses confins. Le tout, même si la joie n'est pas toujours au rendez-vous - loin de là - dans une ambiance plutôt douce, un cocon de personnages attachants et un récit prenant, tout en simplicité et à taille humaine, où la part de fantasy est mineur - mais indispensable.

Et c'est excellent de bout en bout, sans fausse note ou perte d'intérêt à aucun moment. Il n'y a rien à ajouter ou à retirer, tout y est déjà, parfaitement à sa place, dans une construction et un rythme admirablement maitrisés par Claire Duvivier. Preuve en est le passage du temps, des mois, des années, que l'on ressent, que l'on voit passer, sans jamais que cela soit pesant ou vecteur de longueurs. Car si le voyage est long pour les personnages, il ne l'est jamais pour le lecteur. Il est comme il doit être : parfait de la première à la dernière ligne pour un très beau voyage, et bien plus que ça.
« Si le grandiose t'intéresse tant, Gémétous, prends la peine de te pencher également sur le trivial ; rappelle-toi que ce n'est pas à l'ombre de des légendes qu'on trouve le bonheur, mais auprès de la chair et du sang. Personne ne le sait mieux que nous deux. »
Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Lune, Chut... maman lit !, Célindanaé, Gromovar, Cédric, Brize, Anouchka, Yuyine, Lhisbei, FeyGirl, Marc, Boudicca, ...

jeudi 2 avril 2020

Charles Yu - Super-héros de troisième division

Super-héros de troisième division, Charles Yu, 2006, 172 pages

Super-héros de troisième division est un recueil de 11 nouvelles qui ont, à l'exception de la nouvelle éponyme, toute la particularité de ne pas réellement comporter d'intrigue. À la place Charles Yu s'amuse des mots et des formes, propose des exercices de style où les mathématiques et leur logique ont une grande place. Malheureusement, moi j'aime bien les intrigues.

Deux thématiques parsèment néanmoins l'ensemble : la quête d'un meilleur soi pour des personnages "moyens/ordinaires" et la relation mère/fils. Cette dernière est assez cryptique, intimement liée à l'auteur au point de ne pas réussir à sortir de cette union précise. La première est mieux assimilée mais peine à mener quelque part, sinon à la tristesse et au désespoir.

Une nouvelle surnage dans l'ensemble et parvient à mêler forme et fond : 32,05864991%, où ce qu'un "peut-être" signifie vraiment. Une très belle nouvelle. Mérite-t-elle pourtant à elle seule de lire l'ensemble du recueil ? J'ai des doutes - et c'est bien dommage pour elle - tant le reste n'aura pas réussi à m'accrocher. Préférez lire le Guide de survie pour le voyageur du temps amateur.

Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Aude Monnoyer De Galland

samedi 21 mars 2020

Charles Yu - Guide de survie pour le voyageur du temps amateur

Guide de survie pour le voyageur du temps amateur, Charles Yu, 2010, 315 pages
« Quand ça arrive, voilà ce qui arrive : je me tire dessus.
Enfin, c'est-à-dire, pas sur moi à proprement parler. Sur mon futur moi. Il sort d'une machine à voyager dans le temps et se présente comme Charles Yu. Qu'est-ce que vous vouliez que je fasse ? Je le tue. Je tue mon propre avenir. »
Charles Yu est réparateur de machines à voyager dans le temps. Il se déplace à bord de sa MVT-31, accompagné de TAMMY, l'ordinateur de bord. Il vit d'ailleurs aussi au sein de sa MVT-31, pour échapper au temps, au désespoir de sa mère, à la disparition de son père. Jusqu'à ce qu'une rencontre avec lui-même le précipite plus avant dans la recherche de son père et dans un formidable travail d'introspection.

Tout en faisant la part belle au voyage temporel, reprenant tous les concepts du genre à la sauce Charles Yu, le Guide de survie pour le voyageur du temps amateur n'est pas une histoire de science-fiction habituelle. C'est un récit intimiste où les pensées et réflexions du narrateur prennent le pas sur ses actions. Pourtant, il n'y a jamais aucun signe d'ennui pour le lecteur. Cela tient notamment à l'écriture hypnotisante et loufoque de l'auteur, une écriture pétillante qui se lit comme on déguste un bon chocolat.

Si le démarrage est très amusant et complètement dingue, le Guide de survie... s'avère rapidement bien plus qu'un sympathique exercice de style sur le voyage temporel. C'est une oeuvre touchante sur la relation parents-enfants et plus généralement sur le passé et les regrets, mais aussi la fierté et l'espoir. Sur la vie quoi.

Le Guide de survie pour le voyageur du temps amateur est un excellent livre, tout à la fois loufoque variation sur le voyage temporel, gigantesque méta-écriture parfaitement maitrisée et émouvant récit introspectif. Une véritable pépite.

Couverture : Alexis Bacci Léveillé / Traduction : Aude Monnoyer de Galland
D'autres avis : Le chien critique, Lune, Xapur, ...


Première escale, Amérique du Nord, pour le #DéfiCortex

dimanche 23 février 2020

Rivers Solomon - L'Incivilité des fantômes

L'Incivilité des fantômes, Rivers Solomon, 2017, 392 pages

Le Matilda est un gigantesque vaisseau-monde, transportant les derniers survivants de la Terre vers une hypothétique nouvelle planète. Aster y fait partie des ponts inférieurs - des ponts où s'entasse une population noire avilie servant de main-d’œuvre - tout en étant liée au Chirurgien, éminent membre des ponts supérieurs. Entre sa propre survie et l'aide apportée à ses consoeurs, Aster se retrouvera sur les traces de sa mère, disparue 25 ans auparavant.

La métaphore, si tant est qu'on puisse encore appeler ça une métaphore, est claire. Pourtant, l'expression de cette oppression des minorités n'est jamais grossière et s'avère même discrète dans toute la première partie. L'occasion de se concentrer sur les protagonistes, et plus particulièrement Aster et Giselle, des personnages déstabilisants au premier abord, notamment de par leurs réactions et psychologies inhabituelles. Au premier abord et même au-delà en ce qui concerne Giselle, difficile à appréhender et apprécier, mais qui s'avèrera un personnage extraordinaire qui nous obligera à faire face à nos notions de tolérance d'une manière impressionnante et remarquable.

Ainsi la première partie nous laisse nous immerger dans ce monde nouveau et pourtant si présent, nous donne le temps de quelque peu l'appréhender et d'être happé par l'histoire et la destinée de son héroïne. Le procédé est intelligent et le texte en sort grandit. Car par la suite, l'oppression se fera de plus en plus marquante, jusqu'à devenir implacable au terme d'une remarquable montée en puissance, faisant de L'Incivilité des fantômes une source de saine rage et de colère nécessaire, tout en étant son propre fantôme pour ne jamais oublier. Grandiose.

Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Francis Guévremont
D'autre avis : Lune, Gromovar, FeydRautha, Yogo, Lorhkan, Marc, Vert, ...