lundi 15 août 2022

Feux Divers #13 - Les autrices incontounables en SFFF

Logo réalisé par Anne-Laure de Chut Maman lit !

Il y a deux ans, Vert faisait tabler toute la blogosphère, la twittosphère et d'autres mots en -sphère, sur les livres incontournables récents en imaginaire, pour changer des listes datées qu'on retrouve encore régulièrement dans les médias grand public. Me concernant ça se passait ici, et ça a toujours belle allure.

Cette année, Vert remet ça, avec cette fois pour objectif de mettre en avant des autrices. Pour les détails, c'est par ici : Autrices incontournables en SFFF. Ça se résume ainsi :
« Le principe est simple : présenter soit dix ouvrages écrits par des autrices et appartenant aux littératures de l’imaginaire (SF, fantasy, fantastique) soit dix autrices de littératures de l’imaginaire qui sont pour vous incontournables, quelle qu’en soit la raison. »
Ça sera forcément incomplet, frustrant et soumis à modification dès ma prochaine lecture, mais ça ne peut jamais faire de mal de mettre en avant d'excellentes autrices. Mini-contrainte personnelle : je ne cite que des autrices dont j'ai lu au moins deux textes - désolé Octavia, désolé Becky, désolé tant d'autres. Oh, et puis comme je n'ai pas envie de choisir entre mes très bonnes lectures ou celles qui sont désormais un peu floues dans mon esprit, je n'en ai finalement gardé que 8, la crème de la crème, l'incontournable de l'incontournable. Avec à chaque fois un titre à particulièrement mettre en avant.

Par ordre alphabétique :


 Nina Allan
La Course

Une autrice à part, dont chaque livre est unique tout en n'ayant de cesse de questionner la notion de réalité.

Si je conseillerais à n'importe qui de commencer par l'excellent La Fracture, la baffe initiale que j'ai prise en lisant La Course ne sera pour moi jamais supplantée.


Hiromu Arakawa
FullMetal Alchemist

Parce que les BDs et les mangas d'imaginaire font partie des littératures de l'imaginaire. Mais nul besoin de prétexte : Hiromu Arakawa est une raison en soi pour être citée ici, tant la présence de son nom sur une oeuvre justifie de plonger dedans les yeux fermés.

Silver Spoon est très bon, Arslan Senki est, pour le peu que j'en ai lu, aussi de qualité, mais son chef-d'oeuvre reste FullMetal Alchemist. S'il ne devait rester qu'un seul shonen, ces mangas axés action véhiculant de bonnes valeurs, ça serait surement celui-ci.


Kij Johnson
Un Pont sur la brume

Parce que Un Pont sur la brume, la plus belle novella de l'excellente collection UHL (qui multiplie pourtant les excellentes publications).

Mais ce n'est pas son seul texte marquant. Si ses nouvelles sont souvent étonnantes, Retour à n'dau a prouvé que Kij Johnson fait preuve d'une maitrise rare dans la simplicité et la subtilité.



Ursula Le Guin
Tehanu

L'une des idées de Vert avec ce tag est de faire en sorte qu'Ursula Le Guin ne soit pas l'autrice qui occulte toutes les autres. Et donc... je vais quand même la citer. Parce qu'Ursula Le Guin, quand même.

J'aime beaucoup sa SF avec l'Ekumen, mais plus le temps passe et plus mon oeuvre préférée se trouve du côté de sa fantasy avec Terremer, un cycle qui multiple les grands textes. Particulièrement avec son chef-d'oeuvre, un ouvrage sublime : Tehanu.


Laurine Roux
Une immense sensation de calme

Ma plus récente découverte, mais pas des moindres. Je ne suis pas capable de décortiquer et d'analyser en profondeur la manière d'écrire des auteurices. Mais je peux dire que l'écriture de Laurine Roux est exceptionnelle et justifie à elle-seule la lecture de ses textes. Et je dis ça alors même que je préfère quand il se passe quelque chose dans les récits que je lis.

Le Sanctuaire est un très bon texte, porté par l'écriture de Laurine Roux donc, mais Une immense sensation de calme, au titre parfait, est encore un cran au-dessus.



Priya Sharma
Des Bêtes fabuleuses

Deux textes, une novella et une nouvelle, et deux très grandes réussites. Il n'y a guère d'ouvrages que j'attends plus que le futur recueil de l'autrice publié par Le Bélial'.

Difficile de faire un choix entre ses deux récits. Ormeshadow est un texte poignant, quand Des Bêtes fabuleuses frappe encore plus fort. Je mets tout de même la couverture du premier cité, pare que c'est la plus belle de tous les UHL.



Rivers Solomon
L'Incivilité des fantômes

Rivers Solomon n'est pas à proprement parler une autrice puisqu'iel est non-binaire, mais ça me semble pleinement dans l'esprit du tag. Et s'il y a pas mal de douceur chez les autrices citées plus haut, Rivers Solomon permet un joli contrepoint car ses ouvrages frappent fort.

Les Abysses est un très bon roman, atypique comme Rivers Solomon sait les faire, mais L'Incivilité des Fantômes est vraiment une très grande claque.


Jo Walton

Mes vrais enfants

Fantasy domestique, polar uchronique, fantastique, fantasy victorienne à dragons,... Jo Walton écrit des ouvrages de tous types. Et elle le fait toujours bien.

Une véritable valeur sûre qui peut tout de même se résumer facilement en un ouvrage, un chef-d'oeuvre : Mes vrais enfants.

lundi 8 août 2022

Guillaume Chamanadjian - Trois lucioles

Trois Lucioles, Guillaume Chamanadjian, Tome 3/6 de la Tour de Garde, Tome 2/3 de Capitale du Sud, 2022, 394 pages

Après Le Sang de la Cité, Trois lucioles poursuit les aventures de Nox, l'épicier-un-peu-plus-qu'épicier, dans la ville de Gemina. Situé dans la continuité presque immédiate du premier volume, le récit démarre sur un rythme déjà bien engagé, sans que ça ne soit non plus sur les chapeaux de roues. À posteriori, on peut même dire que c'est relativement calme. Relativement, tant tout ne va aller que crescendo jusqu'à la dernière page.

Trois lucioles ne souffre pas du syndrome du deuxième tome, parfois synonyme de tome de transition dans une trilogie. Il sert bien sûr à avancer les pions et à préparer le feu d'artifice final. Mais il est surtout pleinement satisfaisant en soi, apportant autant de développements dans les relations et personnalités des personnages que de petites révélations sur le mystère qui rôde derrière cette ville de Gemina. Sans compter quelques actions d'éclat. Le tout faisant sens, ne donnant jamais l'impression de décisions imbéciles ou d'aveuglement pour faciliter le récit.

S'il faut vraiment trouver un léger bémol, je ne suis pas fan des petites prémonitions sur la suite du récit, même si c'est heureusement moins présent que dans Citadins de demain - premier tome de la trilogie parallèle de Claire Duvivier. Un bémol que compense allègrement la présence d'un résumé du tome 1 en début d'ouvrage. Et surtout par le fait que Trois lucioles est un très bon roman, très plaisant. Une nouvelle réussite pour Guillaume Chamanadjian, qui ne donne qu'une hâte : lire le troisième et dernier tome !

Couverture : Elena Vieillard
D'autres avis : Tigger Lilly, Le Nocher des livres, Célinedanaë, ...

mardi 2 août 2022

Paul Di Filippo - Un an dans la Ville-Rue

Un an dans la Ville-Rue, Paul Di Filippo, 2002, 120 pages

Imaginez une rue. Une très longue rue. Une très très longue rue. Bordée de chaque côté d'immeubles abritant commerces, sociétés et logements. Au-delà : d'un côté le Fleuve et ses bateaux, de l'autre les Voies et ses trains. Dessous : le Métro. Encore au-delà : les psychopompes, attendant d'emporter les trépassés. C'est dans l'arrondissement de Vilgravier, précisément dans le 10.394.850ème Bloc, que vit Diego Patchen, un auteur de Cosmos-Fiction - l'équivalent de notre Science-Fiction - qui sera notre guide pour découvrir cette Ville-Rue.

Il n'y a nul besoin de l'immensité de l'espace interstellaire pour provoquer le sense of wonder. Paul Di Filippo le prouve avec cette Ville-Rue inconcevable, presque impossible et pourtant compréhensible, qui provoque un vrai sentiment d'émerveillement et d'ébahissement. Est-ce que tout sera justifié et expliqué ? Non. Mais ce n'est nullement le but. Le but c'est d'imaginer quelque chose d'autre, quelque chose de nouveau, de dépasser les cadres et les limites pour être créatif et proposer quelque chose d'unique.

C'est en ce sens pleinement réussi. Et là où la réussite est encore plus grande, c'est que l'écriture de Paul Di Filippo est à l'image de son univers et sert, tout autant que le récit en lui-même, à créer cette immersion et ce changement de paradigme. Le plus fort dans tout ça, dans tout cet étonnement ? La compréhension de ce qui se présente sous nos yeux est comme intuitive et totalement happante. À vrai dire, je ne sais même pas réellement pourquoi ça fonctionne. Mais ça a ce petit truc qui fait que ça fonctionne, et plus que bien.

Un an dans la Ville-Rue est une novella étonnante, dans tous les sens du terme. C'est une expérience, mais une expérience abordable qui n'oublie pas d'être plaisante à lire. C'est une idée forte qui contrebalance parfaitement son intrigue assez minime. C'est aussi une mise en abyme évidente - le protagoniste principal est un auteur de SF cherchant à élargir ses horizons avec des mondes totalement différents - qui n'empêche pas un sense of wonder impressionnant. C'est un hymne à l'incompréhensible et à l'inimaginable, au plaisir et à la nécessité d'y réfléchir à défaut de pouvoir pleinement les envisager. C'est une très belle novella.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Pierre-Paul Durastanti
D'autres avis : Gromovar, FeydRautha, ...

mercredi 27 juillet 2022

Bulles de feu #42 - Jours de sable

Jours de sable, Aimée de Jongh, 2021, 257 planches

États-Unis, 1937. John Clark, jeune photographe, est engagé par la Farm Security Administration pour aller prendre des clichés de la situation en Oklahoma, dans la Dust Bowl, cette région en proie à une terrible sécheresse et à des tempêtes de poussière, poussant de nombreux habitants à déserter les lieux.
« Une image en dit plus qu'un millier de mots... pas vrai ? »
C'est le point de départ de Jours de sable. Pour convaincre du bien fondé de ses réformes, la FSA va utiliser la photographie, dans une proportion inédite et dans une démarche qui marquera la discipline. Certains de ces clichés sont reproduits à l'intérieur de l'ouvrage, Aimée de Jongh construisant même chaque début de chapitre à partir de ceux-ci, dans des fondus très réussis.

L'art et l'impact de la photographie sont le premier aspect de Jours de sable, mais c'est loin d'être le seul. Le deuxième aspect le plus évident est l'aspect historique. Comme indiqué dès la première page, Jours de sable est une fiction historique : les personnages sont imaginaires mais le cadre est lui tout à fait véridique. C'est un petit cours d'Histoire que nous offre Aimée de Jongh, de manière simple et efficace. Oui, ces tempêtes ont bien existé, conduisant des millions de personnes à la misère voire à l'exode. C'est le troisième aspect de cette BD, un aspect social. D'ailleurs, ces tempêtes pourraient bien revenir, puisqu'elles ne sont pas arrivées par hasard. C'est un quatrième aspect, l'aspect écologique.

Je ne développe pas plus ces aspects, puisque vous allez lire Jours de sable et qu'Aimée de Jongh le fait bien mieux que moi. D'ailleurs, au-delà des informations glanées au sein de la BD en elle-même, cette triple thématique (historique/sociale/écologique) est développée succinctement en fin d'ouvrage, apportant de manière digeste un éclairage et un développement bienvenus.

Un cinquième aspect ne doit pas être oublié : l'aspect humain. Dans "fiction historique", Aimée de Jongh n'oublie nullement la partie fiction, en l'occurrence le séjour de John Clark en terres hostiles. Un travail qui deviendra rapidement bien plus qu'un simple job et sera une vraie expérience de vie grâce aux rencontres qu'il fera. Pourtant rapidement brossés, Aimée de Jongh parvient à dépeindre une vraie galerie de personnages touchants qui rendent la lecture poignante.

C'est donc une réussite sur le fond, sur l'intrigue et sur les personnages. Que reste-t-il ? La forme. Et la forme en BD, c'est principalement le dessin et les couleurs. Ça tombe bien, les deux sont somptueux. Le trait est globalement doux, et pourtant il rend pleinement la force et la dureté de l'environnement et son impact. Le point d'orgue étant le rendu des tempêtes de poussière, magistrales. Le sable s’infiltre partout sous nos yeux, et l'obscurité galopante des cataclysmes est terrifiante. C'est si bien fait que ça en croquerait presque sous la dent.

Dois-je préciser que Jours de sable est une excellente BD ? Fourmillante d'aspects, elle les réussit tous, tout en conservant à chaque instant un équilibre parfait. "Une image en dit plus qu'un millier de mots" dit la citation. Si Aimée de Jongh questionnera la justesse de cette idée, une autre semble elle incontestable : cette BD en dit plus qu'un millier d'images, voire plus qu'un millier d'ouvrages, au minimum.

Quelques planches ici.

jeudi 21 juillet 2022

Nina Allan - Le Créateur de poupées

Le Créateur de poupées, Nina Allan, 2019, 405 pages

Andrew est un nain - lire : une personne de petite taille - qui vit de sa passion : la création de poupées. À la suite d'une annonce dans une revue, il entretient une relation épistolaire avec Bramber, une femme passionnée elle aussi par les poupées. Jusqu'au jour où il décide de prendre la route pour la rencontrer, elle qui semble vivre enfermée dans une sorte d'asile au fin fond de l'Angleterre.

Le Créateur de poupées est un ouvrage étonnant, ce qui n'est guère surprenant puisqu'il s'agit d'un roman de Nina Allan. J'ai à vrai dire du mal à définir ce qu'est ce livre. Je sais en tout cas certaines choses qu'il n'est pas : il n'est pas particulièrement compliqué ou tortueux ; il n'est quasiment pas associé aux genres de l'imaginaire ; il n'est pas mauvais. Je peux même dire qu'il est bon, bien que je sois loin d'avoir ressenti le plaisir de La Course ou de La Fracture. Mais c'est aussi bien mieux que ma lecture ratée de Complications. Le Créateur de poupées est un peu le barreau manquant, le juste milieu de l'échelle de Nina Allan, le niveau 'bon', la 'normalité'.

"Normalité" est d'ailleurs un mot qui fait doublement sens au regard des enjeux du livre. Avec Le Créateur de poupées, Nina Allan met en scène des minorités, des personnes différentes de la norme, des gens souvent pointés du doigt. Mais elle ne le fait pas dans le but de mettre en avant ces différences. Elles sont mises en lumière, inévitablement, mais ce n'est qu'une conséquence indirecte du récit. L'idée initiale est bien d'offrir un roman où ce sont des personnages absolument normaux, qui vivent leurs vies comme tout un chacun, sans avoir à remettre leurs "particularités" constamment en avant. La nuance est évidemment mince puisque ces "particularités" influent forcément sur leurs vies, mais Nina Allan parvient à garder son équilibre sur ce fil ténu et à proposer un récit 'normal'.

Si la thématique de la "normalité" est centrale, Le Créateur de poupées reste un roman de Nina Allan et est donc loin d'être lambda dans sa construction. L'autrice s'amuse à tout entremêler, laissant aux lecteurices le plaisir de noter les échos qui se développent. Il y a bien sûr le voyage d'Andrew, ainsi que sa correspondance qui donne à voir son passé et celui de Bramber, mais aussi quelques nouvelles intradiégétiques intimement liées à l'intrigue générale. Et dans tout ça, il y a surement encore bien plus que ce que j'y ai vu. Si malgré cela il m'a manqué un peu de flamme et de passion pour m'enthousiasmer pleinement, Le Créateur de poupées est tout de même un bon roman. Normal, c'est un roman de Nina Allan.

Poupée de couverture : Laurence Ruet / Traduction : Bernard Sigaud
D'autres avis : Tigger Lilly, ...