samedi 24 octobre 2020

Colson Whitehead - Underground Railroad

Underground Railroad, Colson Whitehead, 2016, 398 pages

« Depuis la nuit de son enlèvement, elle avait été évaluée et réévaluée, s'éveillant chaque jour sur le plateau d'une nouvelle balance. Connais ta valeur et tu connaîtras ta place dans l'ordre des choses. Échapper aux limites de la plantation, c'eût été échapper aux principes fondamentaux de son existence : impossible.
C'était la grand-mère de Cora qui parlait à travers elle, ce dimanche soir où Caesar mentionna le chemin de fer clandestin, l'Underground Railroad, et où elle dit non.
Trois semaines plus tard, elle dit oui.
Cette fois, c'était la voix de sa mère.
»
Cora est une jeune esclave dans une plantation de coton en Géorgie. Sous l'impulsion de Caesar, un autre esclave arrivé il y a peu, elle va risquer sa vie et s'enfuir. Pour l'aider, elle pourra compter sur l'Underground Railroad, le chemin de fer clandestin, vaste réseau secret d'aide aux esclaves, matérialisé ici par Colson Whitehead sous la forme d'un véritable train souterrain.
« Cora ne savait pas ce que voulait dire « optimiste ». Ce soir-là, elle demanda aux autres filles si elles connaissaient ce mot. Jamais personne ne l'avait entendu. Elle décréta que ça voulait dire « persévérant ». »
Underground Railroad est un roman fort et important. Tout autant part d'Histoire connue  (l'esclavagisme et la condition noire), part d'Histoire plus méconnue (le réseau clandestin) et histoire en tant que telle (Cora), il réussit sur tous les points et offre un livre étonnamment agréable à lire étant donné les sujets. Car malgré la dureté évidente du texte, Colson Whitehead ne cherche pas à appuyer démesurément son propos et à en rajouter sans cesse. Au contraire, il reste simple et cela n'en rend son propos que plus fort. C'est passionnant, moderne et, tristement, pleinement d'actualité, intelligent dans la forme et dans le fond, et ça n'oublie pas - alors que rien ne semble s'y prêter - de toujours essayer d'entrevoir une lueur d'espoir à l'horizon. À découvrir.
« Elle ne croyait pas à ce qu'il avait dit sur la justice, mais c'était doux de l'entendre.
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain matin, elle se sentait mieux, et dut reconnaître qu'elle y croyait quand même, au moins un tout petit peu.
»
Couverture : Leigh Guildig / Traduction : Serge Chauvin
D'autres avis : Lhisbei, FeydRautha, ...

lundi 19 octobre 2020

Keigo Higashino - Les Miracles du bazar Namiya

Les Miracles du bazar Namiya, Keigo Higashino, 2012, 371 pages

Après leur méfait, trois voleurs se réfugient dans une vieille boutique abandonnée, le bazar Namiya. Une lettre déposée à travers le rideau métallique va modifier leur soirée, et peut-être leur vie. Ils vont ainsi découvrir une vieille tradition de l'ancien propriétaire qui recevait toutes les demandes de conseil et y répondait, lui aussi par lettre, le plus sérieusement possible. Sauf que cette lettre, et les suivantes, ne viennent pas du présent, mais du passé...

Les Miracles du bazar Namiya est un très bon roman, positif, qui traite notamment de rêves, de décisions cruciales et de résilience - de vies humaines, donc. S'il pourrait laisser croire, après quelques dizaines de pages, qu'il va proposer une trame décousue, il s'avère en fait créer tout un microcosme dans lequel le lecteur se balade avec plaisir.

Auteur connu pour ses polars, Keigo Higashino ne change pas réellement de style ici en proposant très peu de descriptions et une écriture très simple pour une lecture fluide. Surtout, on retrouve bien son genre de prédilection dans la manière qu'ont les sous-histoires qui composent le roman de se lire comme des mini-énigmes. Nulle surprise alors à ce que tout soit admirablement construit et maitrisé et que la boucle soit joliment bouclée une fois la dernière page tournée.

Couverture : CoMix Wave Films Inc. / Traduction : Sophie Refle
D'autres avis : Tigger Lilly, Lhisbei, Chut... maman lit !, Lune, Brize, Yogo, Alias, gepe, Yuyine, Ksidra, ...

Dixième escale, en Asie, pour le #DéfiCortex

mercredi 14 octobre 2020

Bulles de feu #28 - Valeurs sûres

Le Retour, Bruno Duhamel, 2017, 92 planches

Artiste contemporain ayant fait carrière à New-York, Cristóbal trouve la mort dans un accident de voiture. L'enquête d'un inspecteur de police permettra de découvrir le parcours de cet homme revenu sur son île natale pour la transformer en gigantesque oeuvre d'art et empêcher ainsi l'invasion du tourisme balnéaire de masse.

Les chemins pavés de nobles intentions sont fleuris de mauvaises herbes. Tel pourrait presque être le dicton mis en scène par Duhamel, l'excellent Duhamel (#NouveauContact_, Jamais), avec - je cite le préambule de l'auteur - ce "duel entre conviction et pragmatisme".

Pour cela, l'auteur s'inspire très librement de la vie de César Manrique, artiste ayant changé la face de l'île de Lanzarote. Mais plutôt que de proposer une biographie, Duhamel prend cette idée de base d'un homme cherchant à préserver son île et la pousse plus loin pour proposer une réflexion sur l'art mais surtout sur le combat entre les intentions et la réalité et sur l'évolution des idéaux.

Intéressant et prenant. Bien, comme toujours avec Duhamel.

Quelques planches ici.

L'Homme qui tua Chris Kyle, Fabien Nury et Brüno, 2020, 154 planches

Chris Kyle est le sniper le plus prolifique de l'histoire américaine, avec 160 tués "confirmés" lors de la guerre en Irak. Surnommé "La Légende", héros national des USA, il fit l'objet d'un film en 2015, American Sniper (réalisé par Clint Eastwood), adapté de son autobiographie. Un film qui lui sera posthume puisqu'il meurt en 2013, abattu par Eddie Ray Routh, un ancien marine souffrant de stress post-traumatique.

L'Homme qui tua Chris Kyle raconte tout ça et bien plus. C'est autant l'histoire de Chris Kyle que celle d'Eddie Ray Routh ou de Taya Renae Kyle, la veuve de Chris. C'est l'histoire d'une légende, littéralement, et de comment elle se crée, se diffuse et se propage. C'est la démonstration d'un pays si particulier, les États-Unis. C'est un véritable documentaire nourrit de faits, exposés de manière clinique - mais ce n'est pas froid pour autant. Le dessin - le si particulier mais excellent dessin - de Brüno est parfait pour l'exercice, clinique lui aussi, contribuant à la "neutralité" qui entoure le récit, mais une neutralité ayant du caractère.

L'Homme qui tua Chris Kyle n'est peut-être pas le grand coup de coeur que j'attendais, mais c'est malgré tout une très bonne BD, dans la veine habituelle du binôme Nury/Brüno. Pour plus de détails, Gromovar a déjà tout dit ici. Une BD précise et efficace. Clinique.

vendredi 9 octobre 2020

Ian McDonald - Le temps fut

 
Le temps fut, Ian McDonald, 2018, 140 pages

Dans un recueil de poésie anonyme de piètre qualité, Emmett Leigh, un bouquiniste anglais, découvre une vieille correspondance entre deux amants datée de la Seconde guerre mondiale. Intrigué, Emmett se met en quête de plus amples renseignements et va tomber sur des informations quelque peu contradictoires.

Le temps fut est une romance mais l'histoire d'amour n'est pas centrale. Le temps fut est une histoire de voyage dans le temps mais parfaitement intemporelle. Le temps fut est une quête à suspense mais son dénouement est connu bien à l'avance. Le temps fut est une jolie novella, qui se découvre peu à peu sans grande surprise, tout à fait plaisante, mais. Mais ça n'aura jamais été plus que ça. Mais ça n'aura jamais réussi à provoquer plus qu'une lecture sympathique, plus qu'un attachement lointain, plus qu'une légère envie. Alors que tous les éléments étaient semble-t-il là pour faire bien plus.

Mais Le temps fut reste une sympathique novella, c'est déjà ça.

Couverture : Aurélien Police / Traduction : Gilles Goulet
D'autres avis : Lune, Xapur, Acr0, Yogo, Vert, Gromovar, Lianne, FeydRautha, Dionysos, Boudicca, Célindanaé, Lullaby, Apophis, ...

dimanche 4 octobre 2020

Becky Chambers - L'Espace d'un an

 
L'Espace d'un an, Becky Chambers, 2014, 443 pages

Rosemary, fuyant un passé trouble, est embauchée comme greffière à bord du Voyageur, un tunnelier - un vaisseau qui creuse des raccourcis dans l'espace - composé de différentes espèces extraterrestres. Peu après son arrivée, le Voyageur se met en route pour un long périple d'environ un an vers une lointaine planète - un voyage très bien résumé par le titre anglais : The Long Way to a Small Angry Planet.

Même si tout n'y est pas que joie, L'Espace d'un an est un roman feel-good, du genre qu'on lit avec le sourire et qui donne du baume au coeur. Rien de mièvre pour autant, juste plein de petits moments enthousiasmants, ainsi qu'une belle bienveillance pour traiter de nombreux sujets importants (racisme, résilience, regard des autres, ...) et dire ce que la vie est tout autant que ce qu'elle devrait être.

Pour arriver à cela, Becky Chambers développe toute une bande de personnages disparates et attachants. Ils sont au coeur de péripéties qui apportent la consistance nécessaire à l'ensemble mais forment surtout pour le lecteur un environnement tout aussi dépaysant que familial. Une très belle lecture, douce et plaisante.

Couverture : Clémence Haller / Traduction : Marie Surgers
D'autres avis : Shaya, Lorhkan, Célindanaé, Lianne, Herbefol, Kissifrott, Boudicca, Apophis, OmbreBones, Yuyine, ...