dimanche 23 février 2020

Rivers Solomon - L'Incivilité des fantômes

L'Incivilité des fantômes, Rivers Solomon, 2017, 392 pages

Le Matilda est un gigantesque vaisseau-monde, transportant les derniers survivants de la Terre vers une hypothétique nouvelle planète. Aster y fait partie des ponts inférieurs - des ponts où s'entasse une population noire avilie servant de main-d’œuvre - tout en étant liée au Chirurgien, éminent membre des ponts supérieurs. Entre sa propre survie et l'aide apportée à ses consoeurs, Aster se retrouvera sur les traces de sa mère, disparue 25 ans auparavant.

La métaphore, si tant est qu'on puisse encore appeler ça une métaphore, est claire. Pourtant, l'expression de cette oppression des minorités n'est jamais grossière et s'avère même discrète dans toute la première partie. L'occasion de se concentrer sur les protagonistes, et plus particulièrement Aster et Giselle, des personnages déstabilisants au premier abord, notamment de par leurs réactions et psychologies inhabituelles. Au premier abord et même au-delà en ce qui concerne Giselle, difficile à appréhender et apprécier, mais qui s'avèrera un personnage extraordinaire qui nous obligera à faire face à nos notions de tolérance d'une manière impressionnante et remarquable.

Ainsi la première partie nous laisse nous immerger dans ce monde nouveau et pourtant si présent, nous donne le temps de quelque peu l'appréhender et d'être happé par l'histoire et la destinée de son héroïne. Le procédé est intelligent et le texte en sort grandit. Car par la suite, l'oppression se fera de plus en plus marquante, jusqu'à devenir implacable au terme d'une remarquable montée en puissance, faisant de L'Incivilité des fantômes une source de saine rage et de colère nécessaire, tout en étant son propre fantôme pour ne jamais oublier. Grandiose.

Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Francis Guévremont
D'autre avis : Lune, Gromovar, FeydRautha, Yogo, Lorhkan, Marc, ...

jeudi 20 février 2020

Peter Watts - ZeroS

ZeroS, Peter Watts, 2017, 99 pages

Kodjo Asante est pisciculteur. Il trouve la mort, avec tous ses collègues, lorsqu'il est attaqué par des Sāhilites. Il se voit néanmoins donner une nouvelle chance, une deuxième vie, en échange d'un engagement de 5 ans en tant que soldat dans l'unité ZeroS. Mais à quel prix ?

ZeroS est une nouvelle qui appartient à un univers habituel de l'auteur, sur une Terre future à tendance cataclysmique et à la technologie avancée. C'est peut-être la raison pour laquelle l'arrière-plan de cette nouvelle semble quelque peu flou et ne sera jamais pleinement explicité. C'est peut-être pour ça que je n'ai pas été très emballé.

C'est peut-être aussi parce que mon seul point d'empathie avec le protagoniste principal, c'est cette même sensation d'être aveugle, de suivre des évènements à moitié sans en comprendre les tenants et les aboutissants. La nouvelle se lit malgré tout plutôt bien, mais je n'ai jamais réussi à ressentir un grand intérêt pour l'intrigue, ce qui forcément ne donne pas plus envie de se concentrer sur les idées développées. Malgré tout cela, ZeroS n'apparait pas comme une mauvaise nouvelle. Elle ne m'a juste pas touché et j'en suis ressorti absolument neutre.

Lauréate du Prix des Lecteurs Bifrost 2019 dans la catégorie nouvelle étrangère, cette nouvelle est téléchargeable gratuitement jusqu'au 29 février sur le site du Bélial'.
Couverture : Nicolas Fructus / Traduction : Gilles Goullet

lundi 17 février 2020

Estelle Faye - Thya

Thya, Estelle Faye, Tome 1/3 de La Voie des Oracles, 2014, 337 pages

Gaule aquitaine, Vème siècle. L'empire romain commence à décliner mais le christianisme, lui, continue de se propager, annihilant les anciennes croyances. Fille d'un général romain, Thya est une oracle, vivant cachée loin de Rome. Mais lorsque son père est en danger de mort, trahi par son propre fils, elle doit fuir et suivre ses visions pour tenter de le sauver.

Nous lasserons-nous un jour de l'éternelle lutte et passation entre anciennes et nouvelles religions ? Le sujet est habituel mais il fonctionne bien ici, une nouvelle fois. Estelle Faye propose une histoire qui ne révolutionne rien mais qui fait le boulot et fait passer un bon moment, la plume limpide de l'autrice y étant certainement pour beaucoup.

Si l'histoire et la narration sont là, le point faible se trouve peut-être du côté des personnages, dont les réactions et évolutions sont assez faciles et/ou grossières, manquant globalement de profondeur - n'y connaissant rien, je m'abstiendrai d'y voir un aspect young adult. C'est un peu trop simple - sans être simpliste - dans l'ensemble. Si cela peut empêcher de leur être pleinement attaché, cela n'est heureusement pas au point ne pas les apprécier, d'autant plus qu'ils ont le bon goût de ne pas être "têtes à claques".

Un bon premier tome, une lecture correcte - tout de même loin des meilleurs ouvrages de l'autrice - qui donne néanmoins envie de poursuivre, notamment car la suite de l'aventure n'est absolument pas définie et les personnages semblent capables de prendre un peu d'ampleur. Et aussi, avouons-le, parce qu'on a envie d'en voir plus sur ces anciennes divinités, un certain petit Sylvain en tête.

Couverture : Aurélien Police
D'autres avis : Acr0, Lianne, Cédric, Xapur, Célindanaé, Elhyandra, Boudicca, ...

vendredi 14 février 2020

Christian Léourier - La Longue Patience de la forêt

La Longue Patience de la forêt, Christian Léourier, 2019, 25 pages

Kred rêve d'ailleurs, de quitter la forêt où il vit pour en découvrir d'autres, plus loin, au-delà de la terre des morts. Mais comment faire alors que la forêt est ce qui leur permet, à lui et à son peuple, de vivre, leur fournit tout, jusqu'à l'air qui n'existe pas sur la lande stérile qui entoure l'écrin de verdure.

La solution est à la fois simple et gigantesque. Elle est en tout cas belle et prenante à suivre, à l'image de la nouvelle dans son ensemble. En peu de pages, Christian Léourier arrive à faire naître un monde attachant, à le faire évoluer, pour le meilleur et pour le pire, à lui donner une finalité immédiate mais aussi un futur au-delà de ces quelques lignes. C'est simplement admirable dans la construction, mais aussi dans le fond, étonnamment riche malgré sa relative discrétion. Un texte qui invite à aller respectueusement de l'avant. Une ode terriblement humaine à la nature et à l'espoir.

Couverture : Romain Étienne
Lauréate du Prix des Lecteurs Bifrost 2019 dans la catégorie nouvelle francophone, cette nouvelle est téléchargeable gratuitement jusqu'au 29 février sur le site du Bélial'.

mardi 11 février 2020

Tout feu tout flamme #3 - Binti

"Tout feu tout flamme", ou "Nos éditeurs ont du talent", c'est une petite rubrique de billets d'humeur sur la sphère SFFF. À prendre pour ce que ça vaut, c'est à dire pas grand chose, mais surtout avec plus d'amusement que d'énervement. Sauf si on parle de Pygmalion bien sûr. Ou peut-être de crowdfunding.
Avec l'aimable, et involontaire, participation des membres du Dernier Discord Avant la Fin du Monde, précieuse source d'informations et de débats.
Avis aux associations : aucun éditeur ou auteur n'a été maltraité pour les besoins de ces articles. En tout cas pas volontairement.

Il était une fois un lecteur, qu'on appellera Lecteur λ. Lecteur λ aime lire des livres - quelle surprise, n'est-ce pas ? Un jour, il entre dans une librairie* bien achalandée en ouvrages d'une catégorie qu'il apprécie tout particulièrement : les livres d'imaginaire. Heureux, il parcoure les rayons et tombe sur une sublime couverture d'un profond bleu-vert rehaussé d'un éclatant jaune-or mettant en avant une femme à la peau sombre. Lecteur λ jette un oeil à la quatrième de couverture et s'avère tenté. Il embarque donc l'ouvrage - après l'avoir payé, bien entendu.
*Note pour le futur (NPLF) : une librairie était, dans l'ancien temps, un magasin qui vendait exclusivement des livres.

Une fois rentré chez lui, Lecteur λ ne résiste pas à la tentation d'entamer immédiatement la lecture de son dernier achat (oui, Lecteur λ est un être étrange qui aime lire ses livres rapidement et ne pas se laisser submerger par l'éventuelle croissance incontrôlée d'une Pile à Lire - ne le jugeons pas, tâchons d'être tolérant). Et là, surprise :

Photo garantie sans trucage.
Lecteur λ ferme le livre, inspecte la couverture puis la quatrième de couverture et s'étonne qu'il ne soit nulle part mentionné que cet ouvrage n'est pas un one-shot. "Puisque je l'ai acheté, autant le lire", se dit Lecteur λ. Il le lit donc et apprécie le moment qu'il passe. Suffisamment pour avoir envie d'en savoir plus sur ce qui semble être une série. Lecteur λ s'assoit donc devant son ordinateur** et part à la recherche d'informations.
**NPLF : un ordinateur était un très grand téléphone portable smartphone qui comportait généralement un clavier physique ainsi qu'un instrument, appelé souris, pour se déplacer sur l'écran.

Il cherche donc sur le site des Éditions ActuSF, ici ou , mais sans trouver satisfaction. Il se rabat alors sur le site d'ActuSF, qu'il pense forcément quelque peu lié à la maison d'édition du même nom. Il ne trouve rien ici mais tombe sur un élément intéressant :


"Parfait ! Il y a donc encore deux tomes à sortir", pense Lecteur λ, "je me tiendrai au courant des futures sorties".
FIN

Cette histoire pourrait s'arrêter ici. Mais, dans un univers parallèle, elle pourrait aussi se réécrire avec une nouvelle héroïne-lectrice, qu'on appellera Lectrice α - oui, vous vivez le début d'un Lecteur.ice Universe. Lectrice α est ce qu'on appelle une lectrice informée, elle s'intéresse un peu au milieu, suit les actualités, lit des blogs, ... Elle sait donc que Binti est une série de novellas. Elle a aussi vu passer l'information qu'il n'y aurait pas une mais deux novellas au sein de cette publication française. Étonnée en ne voyant aucune indication sur son ouvrage - enfin, pas trop non plus, car Lectrice α sait que les Éditions ActuSF ne sont pas à leur coup d'essai en matière de tomaison peu ou pas visible et qu'elles ne sont malheureusement pas les seules en France*** - elle part en quête de compréhension, un indice à la main :
***NPLF : Voir "Tout feu tout flamme #X - Cachez cette série que je ne saurais voir"

Nota : doigt vendu séparément.
Elle compare cette table des matières aux titres des novellas en version originale : Binti, Binti : Home et Binti : The Night Masquerade. Se basant sur "l'hypothèse des deux novellas", elle conjecture que Binti : Retour est sûrement la traduction de Binti : Home. Reste deux entrées pour une seule novella. "Pas impossible", se dit-elle, "mais cela mérite tout de même de continuer à fouiller un peu".

Elle fait bien car elle découvre une nouvelle information sur le compte twitter de l'autrice :

"Nota : une nouvelle histoire de Binti intitulée "Feu Sacré" paraitra dans l'intégrale l'année prochaine."
Sacred Fire ? Cela correspond au Binti : Feu sacré de la table des matières. Le site de l'éditeur originel américain confirme l'information : après être sorties unitairement, les trois novellas ont été republiées dans une intégrale où a été ajoutée une nouvelle prenant place entre la première et la deuxième novella, et qui se retrouve donc dans l'édition française.

Abasourdie après tant de mystères révélés, Lectrice α ressent le besoin de faire le point :




Épilogue

Pendant qu'elle y est, Lectrice α décide de jeter un oeil à la pagination, se demandant si la troisième et dernière novella n'aurait pas pu s'intégrer directement dans le volume présent, volume qui comporte 320 pages. Dans les versions originales, les trois novellas culminent, dans l'ordre, à 112 pages (88 pages en français), 160 pages (167 pages en français) et 208 pages - pour une intégrale, nouvelle comprise, de 368 pages chez un autre éditeur. Lectrice α sait bien que l'édition et la traduction ont leurs raisons que la raison ignore. Mais tout de même, en admettant un chiffre raisonnable de 225 pages pour la troisième novella, cela ferait un total de 545 pages - un calcul, 320 + 225, que Lectrice α réalise de tête, car on peut être en même temps littéraire et scientifique. Si seulement il existait des ouvrages de plus de 500 pages dans la collection Naos ou dans une autre collection des Éditions ActuSF pour vérifier l'hypothétique faisabilité du projet...
"Ce n'est clairement pas le plus grave, s'il n'y avait que ça tout irait bien ou presque ; enfin, tant qu'une intégrale ne sort pas l'année prochaine**** bien sûr", se dit Lectrice α. "Quand même, quel dur métier que celui de la communication."
****NPLF : Voir "Tout feu tout flamme #X : Des envies de mettre Pygmalion à feu et sang"

Un grand merci à Lune pour l'enquête conjointe et les photos !

samedi 8 février 2020

Naomi Novik - Déracinée

Déracinée, Naomi Novik, 2015, 504 pages

Le Dragon est un puissant sorcier vivant isolé dans sa tour de pierre et protégeant la vallée des assauts du Bois, une forêt maléfique tentant de s'étendre à la place des villages voisins en kidnappant leurs habitants. Tous les 10 ans, le Dragon vient chercher dans la vallée une jeune fille pour le servir. Kasia, parfaite en tous points, semble destinée à être la prochaine choisie. Mais à la surprise générale, c'est sa meilleure amie, la maladroite Agnieszka, qui se retrouvera emmenée par le sorcier.

Déracinée est une chouette aventure aux effluves de conte : une jeune héroïne, un sorcier, un bois maudit, ... Sauf qu'en l'occurrence, tout ne se passera pas comme prévu. La prévisibilité, c'est d'ailleurs une des choses qui n'est pas présente ici, le récit parvenant à rester surprenant pendant la majeure partie de l'intrigue. À cette première qualité s'ajoute une héroïne fort intéressante, à la fois typique et différente. Si Agnieszka s'avèrera avoir un don et y être en grande partie douée, elle n'en reste pas moins imparfaite et maladroite. Pour autant, elle n'est jamais énervante et/ou pleurnicheuse, sachant apprendre et réagir intelligemment.

Tout aurait pu être parfait et pleinement plaisant. Mais arrivèrent les 100 dernières pages. Une dernière partie trop longue, moins surprenante, plus confuse. Il y a pourtant de bonnes choses et même une bonne fin, mais le tout dure bien trop longtemps, surtout en comparaison de l'agréable rythme qui existait jusque-là. N'en demeure pas moins un bon roman doté d'une héroïne qui apporte de la fraicheur et d'une vraie aura générale.

Couverture : ? / Traduction : Benjamin Kuntzer
D'autres avis : Vert, lutin82, Célindanaé, Boudicca, Mariejuliet, ...

mercredi 5 février 2020

Bulles de feu #21 - Voyages

Le Voyage de Marcel Grob, Philippe Collin & Sébastien Goethals, 2018, 178 planches

Le 28 juin 1944, Marcel Grob, alsacien, est enrôlé de force dans l'armée nazie, et plus particulièrement dans la Waffen-SS. En 2009, à 83 ans, il est l'heure de rendre des comptes et de répondre aux questions du juge.

En évoquant l'histoire de son grand-oncle Marcel Grob, Philippe Colin parle plus généralement des « malgré-nous », ces français ayant été forcés à combattre du côté nazi. Un sujet important, qu'on entend peu dans les nombreuses BD sur cette période et qui offre une place de choix à la fameuse question "qu'aurions-nous fait à leur place ?".

Le Voyage de Marcel Grob est un ouvrage accessible dans le ton et dans le style. Pas de dédiabolisation, pas de recherche de larmoyant, c'est simplement la narration d'une histoire, parmi tant d'autres, qui poursuit le devoir de mémoire en apportant un angle rare. Le tout sonne juste. Une lecture nécessaire.

Les Voyages de Jules, Emmanuel Lepage, Sophie Michel et René Follet, 2019, 164 planches

Dans la lignée de Les Voyages d'Anna et Les Voyages d'Ulysse, Les Voyages de Jules est un ouvrage atypique pouvant se lire indépendamment - vu mes souvenirs des deux premiers volumes, ce fut quasiment le cas pour moi - narrant la vie de Jules Toulet, peintre amoureux de la mer.

L'intrigue est ici quasiment inexistante, mais ce n'est pas nécessairement un mal. Les Voyages de Jules adopte pleinement son statut d'oeuvre à part en proposant une forme totale de carnet de notes, avec griffonnages en marge, où se greffent de sublimes illustrations-tableaux d'Emmanuel Lepage et René Follet qui valent à elles-seules de feuilleter ce livre. Une vraie tranche de vie et de pensées avec en filigrane la littérature d'aventures de la fin du XIXème / début du XXème siècle et, toujours, la mer.

Un ouvrage hors-norme, qui tient autant - si ce n'est plus - de l'exposition que de la BD, fort particulier mais brillant d'incroyables éclats.

Quelques planches ici.

dimanche 2 février 2020

Emmanuel Chastellière - Célestopol

Célestopol, Emmanuel Chastellière, 2017, 346 pages

C'est en fusée que l'on se rend à Célestopol - comme le protagoniste au début de la première nouvelle. Et pour cause : la grandiose cité de l'empire de Russie se situe sur la Lune, à l'abri d'un gigantesque dôme de verre. Sous l'autorité du Duc Nikolaï, la ville est devenue, en ce XXème siècle fantasmé, la pionnière en matière de technologies grâce au sélénium, une ressource lunaire, permettant notamment la création d'automates perfectionnés.

Célestopol est un recueil de 15 nouvelles steampunk. Steampunk dans l'esprit, nécessairement, avec ce sélénium, sa brume et ces automates, mais bien loin des poncifs steampunk dans le ton. Plus qu'un recueil, Célestopol est un fix-up tournant autour de la ville éponyme et du Duc Nikolaï - l'un pouvant-il vraiment aller sans l'autre ? La découverte de ces deux fascinantes figures se fait en filigrane de récits axés sur leurs personnages et leur humanité, l'auteur parvenant habilement à développer à la fois des histoires en soi et un cadre d'ampleur. Un équilibre admirable où l'arrière-plan est aussi le premier plan, mais sans faire d'ombre au premier plan originel.

Ouvrage maitrisé, Célestopol ne reste pas au stade des promesses et des présentations mais finit aussi par oser un vrai développement - même si ce dernier pourra s'avérer quelque peu frustrant, ce qui n'enlève en rien à sa qualité. Le tout est un vrai grand plaisir de lecture, à tous les niveaux. Dans ses remerciements, Emmanuel Chastellière indique que d'autres textes basés sur Célestopol pourraient voir le jour. Prolonger l'aventure et parcourir une nouvelle fois les rues et canaux de la cité lunaire ? Avec grand plaisir !

Couverture : ?

mercredi 29 janvier 2020

Frédéric Landragin - Comment parler à un alien ?

Comment parler à un alien ?, Frédéric Landragin, 2018, 234 pages

Le thème du "premier contact" est un classique indémodable de la science-fiction. De cette rencontre surgit forcément une question : comment communiquer avec les extraterrestres ? C'est tout l'objet de cet essai au titre sans équivoque. Mais avant d'imaginer pouvoir parler avec un alien - et à défaut d'en avoir sous la main - il faut déjà comprendre comment fonctionnent les langues sur Terre. C'est ce à quoi Frédéric Landragin va s'efforcer, à grand renfort d'exemples piochés dans les nombreux ouvrages de science-fiction ayant évoqué - plus ou moins directement - le sujet.

Le début de l'essai, s'attardant nécessairement à définir les termes de base, peut faire peur. Mais cette peur s'envole rapidement car Comment parler à un alien ? n'est finalement pas un ouvrage ardu. S'il n'est pas pour autant toujours simple, il sait toujours rester limpide et agréable à lire. Est-ce dû aux références science-fictionnelles ? Peut-être un peu, bien que, soit dit en passant, il n'est nullement nécessaire d'avoir lu/vu les oeuvres citées pour en apprécier les références. C'est agréable dans les deux cas, de manière différente. Attention tout de même : cette lecture risque fortement d'augmenter votre liste d'envies de lecture.

Mais alors, quel est le secret ? Il est simple. Il s'appelle Frédéric Landragin. L'auteur fait un remarquable travail de vulgarisation, dans un style tout à fait plaisant malgré la technicité de certains passages, en prenant toujours soin de ponctuer ses propos d'un peu de fraicheur et de sourire. S'il était déjà tout à fait agréable à écouter, il l'est aussi grandement à lire.

Comment parler à un alien ? est un excellent ouvrage, qu'on dévore avec grand plaisir, un essai d'une grande richesse, à tous niveaux, évoquant passé, présent et futur, de vulgarisation de la linguistique. L'enchâssement n'aura ensuite plus de secret pour vous et deviendra peut-être même, après ce premier contact, l'histoire de votre vie.

Couverture : Cédric Bucaille
D'autre avis : Yogo, ...
Un presque-live-tweet de ma lecture : ici

samedi 25 janvier 2020

Estelle Faye - Les Nuages de Magellan

Les Nuages de Magellan, Estelle Faye, 2018, 274 pages

Un futur où l'humanité a conquis les étoiles. À la suite de l'anéantissement d'une révolte de pilotes spatiaux, Dan, serveuse dans un bar miteux aux confins de la galaxie, chante leur mémoire. Un chant qui deviendra, à son insu, un hymne viral sur les réseaux. De quoi, malheureusement pour elle, attirer l'attention des Compagnies. Dan doit prendre la fuite et se fait passagère clandestine à bord du vaisseau de Mary Reed, une mystérieuse pilote.

Les Nuages de Magellan est un roman simple. Ce qui n'est nullement un défaut, tous les livres n'ayant pas besoin d'être des sommets de complexité pour fonctionner et toucher le lecteur. Simple - mais pas sans consistance ni intelligence pour autant - et efficace, habilement narré par la plume limpide et visuelle d'Estelle Faye dans un rythme tout à fait agréable et sans fausse note.

Simple, efficace, et frais. Une fraicheur bienvenue où se dessine un idéalisme joyeux, une soif de rêves et d'aventures, une recherche d'émerveillement. Les grincheux grincheront, mais c'est tout à fait plaisant, de la même manière qu'un Parleur ou les chroniques d'un rêve enclavé d'Ayerdhal peut être absolument enthousiasmant. Et en plus, il y a des pirates de l'espace. Que peut-on espérer de mieux ?

Couverture : Benjamin Carré
D'autres avis : Lorhkan, Acr0, Célindanaé, OmbreBones, ...

mercredi 22 janvier 2020

Bulles de feu #20 - Monstres & Cie

#NouveauContact_, Bruno Duhamel, 2019, 64 planches

Doug vit à Castle Loch, au fin fond de l'Écosse. Photographe, il voit un jour une étrange créature sortir du lac et en prend un cliché, avant de le partager sur le réseau social Twister. Les conséquences deviennent rapidement incontrôlables et la tranquillité de Castle Loch est rapidement compromise...

#NouveauContact_, ce sont les réseaux sociaux, et plus encore le monde moderne, dans toute leur folie. Et c'est narré d'une manière aussi intelligente que drôle - le ton est donné dès la "préface" - tout en parvenant à rester globalement léger, en tout cas suffisamment pour ne pas être pesant.

C'est une mise en perspective qui ne peut pas faire de mal. Plutôt que des conditions d'utilisation que personne ne lit, #NouveauContact_ devrait être une lecture obligatoire avant toute inscription sur un réseau social.

Quelques planches ici-même.
D'autres avis : Yuyine, ...

L'Homme gribouillé, Serge Lehman & Frederik Peeters, 2018, 326 planches

L'Homme gribouillé est un ouvrage massif comme un roman, tant pour son volume que pour son intrigue. Il conte la quête de Betty et de sa fille Clara sur les origines de leur famille, suite à l'irruption du mystérieux Max - en couverture - leur réclamant un paquet.

Ne vous fiez pas à ce résumé commun et peu attrayant : L'Homme gribouillé est une BD prenante et efficace mettant en scène un duo de femmes fortes dans une relation mère-fille vraiment agréable à voir évoluer. Ça se lit comme un thriller - avec une touche de fantastique - et ça se regarde comme un film, servi par l'admirable dessin en noir et blanc de Frederik Peeters - à l'exception de quelques rares scènes d'actions en extérieur un peu trop confuses et peu lisibles.

Sans être ultra révolutionnaire dans son intrigue et même si certaines questions restent un peu en suspens, L'Homme gribouillé est une BD fort sympathique, maitrisée du début à la fin. À lire d'une traite !

Quelques planches ici-même.

dimanche 19 janvier 2020

Thomas Geha - Chuchoteurs du dragon & autres murmures

Chuchoteurs du dragon & autres murmures, Thomas Geha, 1996-2019, 158 pages

Chuchoteurs du dragon & autres murmures est un recueil de 10 nouvelles. Une partie d'entre elles est parue précédemment dans diverses anthologies, certaines ont été réécrites et d'autres sont inédites. Toutes sont des nouvelles de fantasy, au sens large, qui ne se répètent jamais - même si Thomas Geha aime les alternances de points de vue. Cette multiplicité, cette diversité, est surement la plus grande qualité de ce recueil.

En conséquence, on appréciera plus ou moins les tentatives. Chuchoteurs du dragon & autres murmures respecte malheureusement l'habituel adage sur les recueils - "certaines nouvelles sont bonnes, d'autres moins" - mais reste globalement un bon ouvrage. Deux nouvelles sortent du lot, "Chuchoteurs du dragon" qui ouvre le recueil et la courte "Le briquet de Noël", trois si je passe outre la tristesse de "Je serai Joseph". L'ensemble manque toutefois de moments qui dépasse le stade du bien, et ce malgré une trilogie loguivienne.

Un bon recueil malgré tout, et surement ma plus satisfaisante rencontre avec l'auteur après l'intégrale Alone et Des Sorciers et des Hommes. Et la satisfaction, c'est déjà pas mal.

Couverture : Jimmy Rogon
D'autre avis : Célindanaé, ...

mercredi 15 janvier 2020

Josiane Balasko - Jamaiplu

Jamaiplu, Josiane Balasko, 2019, 259 pages

Jamaiplu est un recueil de 8 nouvelles où l'imaginaire est à la fois central - avec notamment des zombies, des fantômes, des animaux et des plantes qui parlent - tout en étant présent par petites touches. Comme la grande majorité des recueils, chacun appréciera plus ou moins chaque nouvelle selon sa sensibilité. Plus ou moins, c'est d'ailleurs à peu près mon ressenti global sur ce livre, avec 4 nouvelles plutôt "plus" - "Jamaiplu", "Le Boss", "Adopteunzombie.com" et "Faites pousser un extraterrestre" - et 4 nouvelles plutôt "moins" - "Un scénario d'enfer", "Histoire sainte", "Les Explorateurs" et "Le Musée de l'homme".

Toutes les nouvelles ont tout de même un point commun : l'écriture est fluide et les récits se lisent très facilement, bien qu'ils soient souvent assez tristes malgré quelques pointes d'humour. Elles manquent toutefois globalement d'un peu de punch pour être véritablement marquantes, à l'exception peut-être de la nouvelle éponyme qui ouvre le recueil, émouvante.

Jamaiplu n'est pas un mauvais recueil, mais il n'est pas non plus de ceux qui resteront durablement dans les mémoires. C'est néanmoins une lecture tout à fait correcte sur le moment, c'est déjà ça.

Couverture : Solange Aguilar
D'autres avis : Lune, Lorhkan, ...

samedi 11 janvier 2020

Fabien Clavel - Le Châtiment des flèches

Le Châtiment des flèches, Fabien Clavel, 2010, 353 pages

En 997 meurt Géza, prince suprême des sept tribus magyares. Son fils István lui succède et entend poursuivre la christianisation entamée par son père, qui devrait permettre la survie et la prospérité de ce qui deviendra la Hongrie. Mais d'autres ont des vues sur le pouvoir et ne partagent pas les ambitions du jeune prince. C'est notamment le cas de Koppány, duc de Somogy, qui se réclame prince légitime en vertu des traditions tribales.

Le Châtiment des flèches est un excellent roman de fantasy historique. Sur les bases historiques connues de la Hongrie du XIème siècle, Fabien Clavel conte l'histoire d'István, s'arrangeant au mieux des zones d'ombre de l'Histoire en y ajoutant notamment une dose de magie et de chamanisme. Le récit en lui-même est parfois un peu distant - pas froid, mais tiède - surtout dans la première partie, mais cela n'enlève en rien au plaisir de la lecture.

Un plaisir qui est d'ailleurs double, autant dans le plaisir brut de l'intrigue - lutte de pouvoir et création d'une nation entre autres - que dans le plaisir de découvrir l'Histoire hongroise et ses légendes. Les deux étant agréablement liés par Fabien Clavel et son remarquable travail historique. Le Châtiment des flèches est simplement un excellent roman, instructif et plaisant.

Couverture : Alain Brion
D'autres avis : Boudicca, ...

jeudi 9 janvier 2020

Bulles de feu #19 - Catherine Meurisse

Les Grands Espaces, Catherine Meurisse, 2018, 92 planches

Les Grands Espaces, c'est une ode à la nature où Catherine Meurisse revit son enfance à la campagne. C'est à la fois érudit, multipliant les références artistiques et botaniques, tout en restant agréablement simple et accessible. C'est aussi ponctué de nombreuses pointes d'humour qui rendent la lecture très plaisante.

Le style de dessin, sorte de version 2.0 d'un style "dessin de presse" (ou tout du moins du cliché que je m'en fais), ne doit pas rebuter. S'il étonne un peu au démarrage, on s'y habitue très vite, jusqu'à ne plus pouvoir concevoir cet album sans cette patte. On n'en dira peut-être pas autant de la police d'écriture qui, bien qu'elle ait un sens, demande un petit effort de lecture. Que cela ne vous retienne pas pour autant : Les Grands Espaces est un très beau livre.

Je vous laisse, j'ai des fleurs à planter et bouturer.

D'autres avis : Tigger Lilly, ...

La Légèreté, Catherine Meurisse, 2016, 127 planches

Comment se reconstruire, dessiner, vivre, après les attentats du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo ? Alors qu'on aurait pu, dû, être dans cette salle de rédaction, s'il n'y avait pas eu un salvateur retard. C'est tout le propos de La Légèreté, où Catherine Meurisse conte son histoire et son cheminement après, avec l'art et la beauté en ligne de mire et outils de survie.

La Légèreté est un ouvrage forcément très particulier. Immanquablement touchant, évidemment, mais presque gênant d'intimité, de ne pas savoir, en tant que lecteur, si on devrait vraiment se trouver là et comment réagir. Et dans le même temps, c'est une ode à la vie et à l'art qu'il est toujours bon de voir.

Je ne sais pas ce que j'ai pensé, ce que je pense, de cet ouvrage. Et je crois que ce n'est finalement pas bien grave. Certaines choses doivent simplement être.

D'autres avis : Tigger Lilly, ...

lundi 6 janvier 2020

Nina Allan - La Fracture

La Fracture, Nina Allan, 2017, 404 pages

Manchester, 1994. Julie Rouane, adolescente de 17 ans, disparait sans laisser de traces, laissant derrière elle une mère, Margery, un père, Raymond, et une soeur, Selena, la narratrice de ce récit. Comment vivre avec l'absence ? Et que faire quand un nouvel élément lié à la disparition de Julie surgit 20 ans plus tard ?
Comme l'autrice sait si bien le faire, les informations importantes arrivent au fur et à mesure, au détour de phrases anodines, comme si tout cela était normal. Au lecteur de décrypter l'image globale et de chercher à la comprendre. Comprendre, c'est le mot d'ordre du roman. Plus encore que comprendre, c'est croire. Que croire ? Comment croire ? La Fracture est un roman qui questionne la réalité et la vérité. Un questionnement qui n'est pas nouveau mais qui est ici rondement mené, avec une remise en question permanente et surtout en parvenant à placer le lecteur au coeur du raisonnement, exactement à la place de la narratrice, à un degré vraiment épatant.

Le récit joue sur le flou et toutes les réponses ne seront pas clairement données. Pour autant, il reste plutôt simple et sage - plus que La Course en tout cas - et assez facile d'accès pour un livre "priestien". Et s'il n'est pas forcément le livre le plus excitant à lire, bien que très prenant et comportant d'innombrables tiroirs, il gagne grandement en valeur à posteriori, en restant à l'esprit et en dévoilant toute son intelligence. Car rien n'est laissé au hasard dans La Fracture, tout est maitrisé et tout a un sens. L'ensemble est simplement excellent, si ce n'est plus.

Un mot pour finir sur le genre littéraire de cet ouvrage. Littérature blanche ? Science-fiction ? L'autrice est habituée à jouer à la lisière des genres, et honnêtement il est plus que souvent futile de débattre de la question. La Fracture est peut-être l'exception à la règle et ce jeu de funambule entre les genres pourrait bien ici être d'importance. Car de votre réponse pourrait bien découler votre conclusion du récit. Et vous, qu'allez-vous croire ?

Couverture : Tissen - Shutterstock / Traduction : Bernard Sigaud
D'autres avis : Lune, Gromovar, Tigger Lilly, ...

jeudi 2 janvier 2020

Lucius Shepard - Le Dragon Griaule

Le Dragon Griaule, Lucius Shepard, 1984-2011, 444 pages

Comment parler de Griaule ? Comment rendre hommage à Griaule, ce gigantesque dragon pétrifié continuant d'exercer son influence sur les humains vivants dans son voisinage ? Ou plutôt, comment rendre hommage à Lucius Shepard et à cette oeuvre aussi gigantesque que Griaule ? Car le plus bel hommage à la grandeur de Griaule, c'est ce recueil.

Pourtant, Griaule n'est pas un gentil petit dragon, loin de là. Et gravite autour de lui toute une ribambelle d'individus qui ne sont pas de gentils petits humains. Rien n'est reluisant dans ces textes, tout incarne le mal-être d'individus paumés dans un monde trop âpre et trop grand pour eux, sans jamais être déprimant pour autant. Des humains, voilà tout - à ce propos la postface de Lucius Shepard est lumineuse, l'auteur puisant allègrement dans ses propres expériences. Et les surplombant : Griaule. La petitesse de l'homme face à la démesure de l'univers.

Griaule est politique, Griaule est religion, Griaule est vie, Griaule est mort, Griaule est tout. Les sujets abordés en filigrane sont multiples, innombrables, les notions de liberté et de libre-arbitre en tête. Mais Griaule est avant tout un cadre grandiose pour des récits immanquablement et littéralement extraordinaires. Entendons-nous bien : tous les textes ne sont pas parfaits - car Griaule étant tout, il est aussi l'imperfection - mais leur ensemble est simplement monumental, Lucius Shepard ne prenant jamais deux fois le même chemin, et surtout pas le plus facile.

Six nouvelles - voire novellas - dont "L'Homme qui peignit le dragon Griaule", qui ouvre le recueil, est certainement le chef-d'oeuvre, un condensé d'histoire, de cadre, de narration, d'idées, de réflexions et de bravoure en une trentaine de pages seulement. S'en suivent de consistants récits - et notamment l'excellente "Le Père des pierres", haletant procès - jusqu'à la déstabilisante "Le Crâne" qui clôt l'ouvrage, Lucius Shepard osant une nouvelle fois se réinventer.

Le Dragon Griaule n'est pas toujours l'ouvrage le plus abordable, malgré la somptueuse plume de Lucius Shepard, maitre artisan des mots. Mais il donne malgré tout constamment l'impression de lire quelque chose de grand, de plus grand que ce simple recueil même, qui se dévoilera différemment à chaque lecture. Car Griaule rode à la croisée d'une page, au détour d'une ligne. Qui sait ce que, vous, vous pourriez lire dans la pupille du dragon millénaire ?
« - Ah bon ? De tous les êtres vivant à la surface, tu sembles pourtant la mieux à même d'apprécier l'étendue des vertus de Griaule. Il n'est pas de plus grande sécurité que celle qu'il propose, pas de plus grand savoir que celui qu'il dispense.
- À t'entendre on croirait que c'est un dieu. »
Mauldry lui coula un regard en biais et s'arrêta de marcher. La lumière dorée, qui avait gagné en intensité, creusait d'ombre ses multiples rides, le vieillissant de plusieurs siècles. « Eh bien, qu'est-il donc, à ton avis ? » demanda-t-il, légèrement indigné. « Que pourrait-il être d'autre ? »
Couverture & illustrations : Nicolas Fructus / Traduction : Jean-Daniel Brèque
D'autres avis : Vert, Gromovar, Lhisbei, Cédric, Lorhkan, Xapur, Le chien critique, Alys, Tigger Lilly, TmbM, Baroona (oui, celui-là même), ...