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jeudi 24 juin 2021

Charles Yu - Chinatown, Intérieur

Chinatown, Intérieur, Charles Yu, 2020, 270 pages

Willis Wu est un acteur américain d'origine taïwanaise. Vivant à Chinatown, il enchaine les petits rôles d' "Asiat' de service". Avec un rêve à l'esprit, depuis qu'il est petit : devenir Mister Kung-Fu, la tête d'affiche asiatique d'un film d'arts martiaux, symbole ultime de réussite.

Chinatown, Intérieur est un excellent roman, tant sur le fond que sur la forme. Une forme présente dès le titre, une didascalie qui n'est qu'un infime exemple du style employé à l'intérieur, tout en mise en forme de scénario. Un choix surprenant mais finalement très malin, qui brouille les cartes entre la vie filmée de Willis et sa vie hors-caméra, les deux se mélangeant et résonnant allègrement.

Autant scénario de film que scénario de vie, Chinatown, Intérieur pointe le système hollywoodien mais surtout et plus globalement le racisme anti-asiatique des États-Unis où le focus d'opposition n'est qu'entre Noir et Blanc. Charles Yu sait évidemment de quoi il parle, lui-même américain d'origine taïwanaise. Il propose un intelligent décorticage, sans apitoiement, des raisons de ce racisme, n'épargnant pas les asio-américains eux-mêmes pour leur intégration subconsciente de cet état de fait. Et ce avec un roman agréable à lire et créatif. Indéniablement un roman majeur sur le sujet.
« (...) et c'est comme si vous veniez juste d'arriver, et pourtant c'est comme si vous n'étiez jamais vraiment arrivés. Vous êtes censés être là, dans un nouveau pays, plein d'opportunités, mais sans savoir comment, vous vous retrouvez piégés dans une version de pacotille de votre ancien pays. »
Couverture : Elena Vieillard / Traduction : Aurélie Thiria-Meulemans
D'autres avis : Gromovar, Marc, ...

dimanche 13 décembre 2020

Colson Whitehead - Ballades pour John Henry

Ballades pour John Henry, Colson Whitehead, 2001, 619 pages
« Il ne sait même pas si c'est une histoire. Il sait seulement que ça mérite d'être raconté. »
En 1996, à Talcott, Virginie-Occidentale, se tient un festival dédié à John Henry. Au cours de cette première édition est aussi lancé un timbre postal célébrant le personnage. C'est ce double évènement, ayant réellement eu lieu, qui est le point central de la narration de Colson Whitehead. Il en imagine le déroulé fictif, notamment par le regard du journaliste J. Sutter, un "parasite" avide de notes de frais.

Mais le vrai point central, comme indiqué par le titre, est John Henry, personnage du folklore américain, colosse martelant les montagnes pour faire avancer le chemin de fer et qui aurait vaincu en duel un marteau à vapeur. Sa présence est le centre d'une sorte de grand schéma heuristique où l'auteur disperse ses idées, ses angles, ses personnages, ses scènes, tout en parvenant à ne jamais paraitre décousu et à garder un fil - le festival John Henry - auquel se raccrocher.

Ballades pour John Henry est un ouvrage éminemment riche et passionnant. Colson Whitehead y fait apparaitre plusieurs figures historiques, de Guy B. Johnson à Paul Robeson en passant notamment par le festival d'Altamont, qui donnent chacune envie de multiplier les recherches. Mais au-delà du passionnant aspect historique, l'auteur propose un rapide panorama de la condition noire aux États-Unis au XXème siècle - peu reluisant évidemment, dans un continuel rappel du blanc au noir qu'il n'est pas de la bonne couleur. Entre autres multiples choses.

D'un très bon niveau général, l'écriture de Colson Whitehead se fait même éclatante par moment avec quelques fulgurances (le monologue des ampoules, la description de la fête foraine, ...) époustouflantes. L'auteur est surtout doué d'une grande lucidité qu'il arrive à mettre en mot pour dire la réalité telle qu'elle est, aussi peu glorieuse soit-elle. Mais plus que la misère extérieure, c'est la misère intérieure qui est en lumière ici, la quête de chacun pour trouver sa place en ce monde. Colson Whitehead a lui pleinement trouvé la sienne : nous conter la vie passée et présente de manière magistrale.

Couverture : Photo © Benelux Press - Getty Images / Traduction : Serge Chauvin

samedi 24 octobre 2020

Colson Whitehead - Underground Railroad

Underground Railroad, Colson Whitehead, 2016, 398 pages

« Depuis la nuit de son enlèvement, elle avait été évaluée et réévaluée, s'éveillant chaque jour sur le plateau d'une nouvelle balance. Connais ta valeur et tu connaîtras ta place dans l'ordre des choses. Échapper aux limites de la plantation, c'eût été échapper aux principes fondamentaux de son existence : impossible.
C'était la grand-mère de Cora qui parlait à travers elle, ce dimanche soir où Caesar mentionna le chemin de fer clandestin, l'Underground Railroad, et où elle dit non.
Trois semaines plus tard, elle dit oui.
Cette fois, c'était la voix de sa mère.
»
Cora est une jeune esclave dans une plantation de coton en Géorgie. Sous l'impulsion de Caesar, un autre esclave arrivé il y a peu, elle va risquer sa vie et s'enfuir. Pour l'aider, elle pourra compter sur l'Underground Railroad, le chemin de fer clandestin, vaste réseau secret d'aide aux esclaves, matérialisé ici par Colson Whitehead sous la forme d'un véritable train souterrain.
« Cora ne savait pas ce que voulait dire « optimiste ». Ce soir-là, elle demanda aux autres filles si elles connaissaient ce mot. Jamais personne ne l'avait entendu. Elle décréta que ça voulait dire « persévérant ». »
Underground Railroad est un roman fort et important. Tout autant part d'Histoire connue  (l'esclavagisme et la condition noire), part d'Histoire plus méconnue (le réseau clandestin) et histoire en tant que telle (Cora), il réussit sur tous les points et offre un livre étonnamment agréable à lire étant donné les sujets. Car malgré la dureté évidente du texte, Colson Whitehead ne cherche pas à appuyer démesurément son propos et à en rajouter sans cesse. Au contraire, il reste simple et cela n'en rend son propos que plus fort. C'est passionnant, moderne et, tristement, pleinement d'actualité, intelligent dans la forme et dans le fond, et ça n'oublie pas - alors que rien ne semble s'y prêter - de toujours essayer d'entrevoir une lueur d'espoir à l'horizon. À découvrir.
« Elle ne croyait pas à ce qu'il avait dit sur la justice, mais c'était doux de l'entendre.
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain matin, elle se sentait mieux, et dut reconnaître qu'elle y croyait quand même, au moins un tout petit peu.
»
Couverture : Leigh Guildig / Traduction : Serge Chauvin
D'autres avis : Lhisbei, FeydRautha, TmbM, Yuyine, ...

lundi 7 septembre 2020

Émile Zola - L'Oeuvre

L'Oeuvre, Émile Zola, Tome 14/20 des Rougon-Macquart, 1886, 489 pages

Claude Lantier est peintre. Avec un petit groupe d'amis artistes, il se bat pour percer à Paris. Mais son style différent des standards académiques et son perfectionnisme compliquent la tâche. Sa rencontre avec Christine, jeune femme croisée par hasard et dont le corps l'obsède, peut-elle changer la donne ?

Je ne divulgâcherai rien en indiquant que L'Oeuvre est un récit tragique, Émile Zola oblige. Bien que la première moitié soit globalement positive, la seconde est une descente aux enfers inéluctable où Claude se noie dans ses obsessions, entrainant son entourage avec lui. Si le dernier tiers est parfois un peu longuet, car nul espoir n'est permis, et malgré de nombreuses considérations artistiques certainement très intéressantes mais un peu pointues - L'Oeuvre conte les débuts du mouvement impressionniste, Émile Zola s'inspirant de son propre groupe d'amis et se mettant même très explicitement en scène sous les traits du personnage de Sandoz - le tout se lit étonnamment bien.

Zola a une écriture très visuelle et une certaine simplicité dans sa manière de raconter les choses, de ne pas trop en faire, qui ne rend pas le tout aussi déprimant qu'il pourrait être et garde un côté plaisant. En plus de quelques considérations très modernes, que cela soit pour l'époque ou pour l'écho qu'elles peuvent encore avoir aujourd'hui. Une bonne surprise.

Couverture : Édouard Manet
Lecture commune avec la Zolerie, Tigger Lilly et Alys, merci à elles pour l'invitation et la motivation !

lundi 6 janvier 2020

Nina Allan - La Fracture

La Fracture, Nina Allan, 2017, 404 pages

Manchester, 1994. Julie Rouane, adolescente de 17 ans, disparait sans laisser de traces, laissant derrière elle une mère, Margery, un père, Raymond, et une soeur, Selena, la narratrice de ce récit. Comment vivre avec l'absence ? Et que faire quand un nouvel élément lié à la disparition de Julie surgit 20 ans plus tard ?
Comme l'autrice sait si bien le faire, les informations importantes arrivent au fur et à mesure, au détour de phrases anodines, comme si tout cela était normal. Au lecteur de décrypter l'image globale et de chercher à la comprendre. Comprendre, c'est le mot d'ordre du roman. Plus encore que comprendre, c'est croire. Que croire ? Comment croire ? La Fracture est un roman qui questionne la réalité et la vérité. Un questionnement qui n'est pas nouveau mais qui est ici rondement mené, avec une remise en question permanente et surtout en parvenant à placer le lecteur au coeur du raisonnement, exactement à la place de la narratrice, à un degré vraiment épatant.

Le récit joue sur le flou et toutes les réponses ne seront pas clairement données. Pour autant, il reste plutôt simple et sage - plus que La Course en tout cas - et assez facile d'accès pour un livre "priestien". Et s'il n'est pas forcément le livre le plus excitant à lire, bien que très prenant et comportant d'innombrables tiroirs, il gagne grandement en valeur à posteriori, en restant à l'esprit et en dévoilant toute son intelligence. Car rien n'est laissé au hasard dans La Fracture, tout est maitrisé et tout a un sens. L'ensemble est simplement excellent, si ce n'est plus.

Un mot pour finir sur le genre littéraire de cet ouvrage. Littérature blanche ? Science-fiction ? L'autrice est habituée à jouer à la lisière des genres, et honnêtement il est plus que souvent futile de débattre de la question. La Fracture est peut-être l'exception à la règle et ce jeu de funambule entre les genres pourrait bien ici être d'importance. Car de votre réponse pourrait bien découler votre conclusion du récit. Et vous, qu'allez-vous croire ?

Couverture : Tissen - Shutterstock / Traduction : Bernard Sigaud
D'autres avis : Lune, Gromovar, Tigger Lilly, ...

samedi 23 novembre 2019

Louisa Hall - Rêves de machines

Rêves de machines, Louisa Hall, 2015, 378 pages

En route pour le désert où elle doit être laissée à l'abandon, un babybot, robot à l'intelligence artificielle la plus aboutie, se remémore cinq voix, cinq histoires du passé, de Mary Bradford en 1663 à Stephen R. Chinn en 2040, en passant par Alan Turing.
« À la fin, j'ai seulement leurs voix. Je ne comprends pas ce qu'elles signifient »
Tout est là. Rêves de machines est une cacophonie de voix dont on ne comprend guère le but. Individuellement chaque histoire est inactive et répétitive, n'avançant presque jamais. Collectivement... Y'a-t-il vraiment une somme à tirer de ces individualités ?

Pourtant il y aurait pu avoir de bonnes choses dans ce roman, notamment avec ce modèle de construction qui est plutôt malin et intéressant. Mais la réflexion sur la place de l'intelligence artificielle est quasiment inexistante. À la place Louisa Hall préfère se concentrer sur des couples, des binômes, et la difficulté de s'apprivoiser et se comprendre. Pourquoi pas. Sauf que ça n'est guère réussi, ne captant pas l'attention et ne se montrant jamais touchant. Un roman qu'on évitera à coup sûr si on veut un roman de SF, et qu'on pourra surement éviter tout autant si on cherche un bon livre de littérature blanche.

D'autres avis : Yogo, ...