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mercredi 31 décembre 2025

R.F Kuang - Babel

Babel, R.F. Kuang, 2022, 764 pages

Canton, 1828. Un jeune chinois est sauvé et recueilli par un professeur d'Oxford. Rebaptisé Robin Swift, il le prend sous son aile et lui fait intégrer Babel, le prestigieux institut de traduction. Qui n'est pas qu'un simple lieu d'études des langues mais aussi la source du pouvoir de l'Angleterre grâce à l'argentogravure, une magie combinant argent et histoire des mots.

Si ce pitch est factuel et met en avant deux aspects primordiaux du roman (le milieu scolaire et l'importance des mots), il omet son troisième pilier : le racisme et plus généralement le traitement réservé à celleux qui sont considérés comme inférieurs. Robin et ses camarades de cohorte, racisés et/ou de genre féminin, ne sont pas admis à Babel en tant qu'égaux mais seulement car ils sont nécessaires, comme des outils. R.F. Kuang s'attache à montrer la difficulté de cette prise de conscience, le systémisme de ce racisme et les moyens de lutter contre, avec la fameuse opposition entre réforme et révolution. L'autrice va bien au-delà d'un simple "le racisme c'est mal". Elle questionne ses raisons et les arguments opposés, fait évoluer son jeune héros en même temps que ses réflexions et parvient à être tout à la fois indéniable et nuancée.

Babel est un ouvrage engagé et politique. Mais il n'oublie pas d'être avant tout un bon roman. Son propos s’intègre parfaitement à son cadre et à son histoire, ne prenant pas le pas dessus et laissant largement la place pour vibrer aux côtés de Robin Swift. Et il y a de quoi vibrer, de quoi s'enthousiasmer et s'émouvoir. De la même manière que le fond du propos n'a rien d'inédit mais est habilement présenté et mené, l'histoire d'un jeune héros entrant dans une grande école et devant faire ses preuves n'a là aussi rien d'inédit. Pourtant ça fonctionne parfaitement et ça ne sonne jamais comme du déjà-lu, car là aussi c'est habilement présenté et mené.

C'est le cas aussi de l'autre grand thème du roman : la traduction et le sens des mots. Je ne suis généralement pas un grand amateur des explications de worldbuilding, qu'elles soient de fantasy ou de science-fiction, et des détails sur le fonctionnement des éléments imaginaires. J'ai pourtant été fasciné par cette magie qui nécessite d'associer deux mots de langues différentes ayant un socle commun. L'idée est ingénieuse et elle permet en plus à l'autrice de nous offrir plein d'informations sur le fonctionnement et le métissage de nos langues. Là encore, ce n'est rien qui n'est trouvable ailleurs, mais c'est habilement présenté et mené.

La plus grande force de Babel au final, c'est son harmonie. R.F. Kuang combine ses trois grands axes dans un tout où aucun n'est plus important que les autres, où ils fusionnent pour créer quelque chose de meilleur. Pour parvenir à quelque chose qui s'approche du chef-d'oeuvre. Babel est un ouvrage conséquent, plus de 700 pages, et pourtant aucune d'elle n'est inutile. C'est un plaisir du début à la fin, qui se termine avec un sentiment de complétude. C'est une oeuvre puissante qui touche autant le coeur que le cerveau. C'est un roman très riche et pourtant toujours abordable. C'est une lecture incontournable.

Couverture : Nico Delort / Traduction : Michel Pagel
D'autres avis : Vert, L'ours inculte, Le nocher des livres, Cédric, Elessar, Kahlan, Zoéprendlaplume, ...

jeudi 18 septembre 2025

Stéphane Desienne - La Fille qui sauva Hiroshima

Stéphane Desienne, La Fille qui sauva Hiroshima, 2025, 153 pages

En 1960, Grant, un historien, est chargé par le président des États-Unis d'enquêter sur l'échec du bombardement d'Hiroshima, le 6 août 1945. Un raté tenu top secret et qui serait lié à la présence d'une mystérieuse jeune fille japonaise.

Même sans résumé, le titre de La Fille qui sauva Hiroshima donne toutes les informations nécessaires pour comprendre le pitch de l'histoire. Il s'agit d'une uchronie 'douce', dans le sens où l'Histoire ne s'est pas déroulée comme nous la connaissons mais sans pour autant remettre en cause la marche du monde, le bombardement de Nagasaki ayant bien eu lieu le 9 août 1945. Et tout est lié à une jeune fille, soeur d'un kamikaze, et à un médaillon magique.

Et une fois qu'on a dit ça, on a à peu près tout dit concernant La Fille qui sauva Hiroshima. Ce n'est pas une lecture désagréable, loin de là, mais c'est étonnamment linéaire malgré les deux narrations/trames temporelles. Je l'ai terminée en ne sachant pas trop quel est le but ou le message. Ce qui n'est pas toujours nécessaire mais qui en l'occurrence m'aurait permis de compenser une absence de surprises et d'émotions. Ça se lit bien mais il m'a manqué un petit truc en plus pour que je ne trouve pas la lecture malheureusement un peu vaine.

Couverture : Paul Cosquer (Hiroshima Peace Memorial Museum/Depositphotos/Pixabay)
D'autres avis : Gromovar, Zoéprendlaplume, Sometimes a book, ...

lundi 16 décembre 2024

Laurent Genefort - Les Temps ultramodernes

Les Temps ultramodernes, Laurent Genefort, 2022, 459 pages

Années 1920. La cavorite, un nouvel élément aux propriétés flottantes, a bouleversé la face du monde, notamment au niveau des transports. Désormais les véhicules volent et Mars est en cours de colonisation. Sauf qu'en 1923, Marie Curie découvre que les facultés de la cavorite ont une durée de vie limitée, provoquant un krach boursier et un nouveau bouleversement du monde.

Une fois n'est pas coutume, je n'ai quasiment évoqué que le contexte dans mon petit résumé ci-dessus, et non pas les 4 fils narratifs qui s'y déroulent (une scientifique qui mène l'enquête, une institutrice qui recueille un martien, un artiste qui se rapproche des milieux anarchistes et un docteur intégré à un projet exécrable). Et pour cause : c'est bien l'univers de Les Temps ultramodernes qui est son plus grand intérêt. Laurent Genefort y est une nouvelle fois un très bon créateur de monde, retouchant légèrement le notre pour en proposer une France follement steampunk.

Quant à l'histoire, elle est elle aussi digne du cliché que je me fais d'une aventure steampunk : un récit cousu de fil blanc, un long fleuve (trop) tranquille sans investissement émotionnel. Une histoire où seulement deux des quatre fils narratifs - les deux premiers cités plus haut - ont réussi à provoquer chez moi un semblant d'intérêt. Et ce n'est pas le manque de subtilité dans les questions sociales qui aura fait mieux. L'hommage à la littérature d'époque est peut-être trop bien réussi. Mais au moins l'univers était sympa, c'est déjà ça.

Couverture : Didier Graffet
D'autres avis (tous plus enthousiastes) : Tigger Lilly, FeyGirl, Gromovar, FeydRautha, Le chien critique, Le Maki, Zoéprendlaplume, Alias, Le nocher des livres, Herbefol, Sometimes a book, Lune, Célinedanaë, Dionysos, lutin82, ...

mardi 30 mai 2023

P. Djèli Clark - Maître des djinns

Maître des djinns, P. Djèli Clark, 2021, 468 pages

Le Caire, 1912. L'ensemble de la Fraternité d'al-Jahiz - du nom de l'homme qui a ouvert la brèche ayant permis l'entrée des djinns sur le plan terrestre des décennies auparavant - est retrouvé mystérieusement mort. L'enquête est confiée à Fatma el-Sha'arawi, la toujours impeccablement habillée enquêtrice du ministère de l’Alchimie, des Enchantements et des Entités surnaturelles.

Maître des djinns prend place dans le même univers, et avec la même héroïne, que L'Étrange Affaire du djinn du Caire. Une affaire à laquelle il est d'ailleurs fait référence ici. La lecture de la nouvelle avant le roman est loin d'être indispensable, mais reste préférable si vous en avez la possibilité. Il est aussi fait mention de Le Mystère du tramway hanté, l'autre novella se déroulant dans cette même Égypte uchronique, mais bien plus comme un clin d'oeil que comme un élément important de l'histoire.

Maître des djinns est un très bon roman, très plaisant à lire, porté par des personnages fort sympathiques ainsi qu'un cadre dépaysant, autant pour la présence de la mythologie arabe que pour la simple localisation en Égypte. C'est un livre qui s'améliore au fil des pages. Si la première moitié est un peu trop dans l'action à mon goût, la deuxième retrouve un rythme d'enquête plus propice à la rencontre de personnages, dont les interactions font une bonne partie du charme du roman. Jusqu'au dénouement qui comporte évidemment une grande scène d'action-résolution finale mais qui parvient à ne pas sonner comme un passage obligé et à rester palpitante jusqu'au bout.

Dans un genre tout à fait différent, Maître des djinns m'a un peu fait penser au Journal d'un Assasynth de Martha Wells : des personnages attachants, une enquête douce, sans grandes surprises mais solide, et surtout une intrigue sérieuse ponctuée de pointes d'humour qui donnent le sourire sans rien enlever au côté dramatique de l'ensemble. Avec un même résultat final : un immense plaisir de lecture.

Couverture : Stephan Martinière / Traduction : Mathilde Montier
D'autres avis : Zoé, Le nocher des livres, Célinedanaë, Boudicca, Apophis, Marc, ...

dimanche 26 juin 2022

Lavie Tidhar - Aucune terre n'est promise

Aucune terre n'est promise, Lavie Tidhar, 2018, 253 pages

En 1903, lors du sixième Congrès sioniste, Théodore Herzl propose la création d'un état juif en Afrique. C'est le "Projet Ouganda", projet qui sera rejeté après l'envoi d'une mission sur place. Et si... Et si l'État d'Israël ne s'était pas créé au Moyen-Orient mais en Afrique ?

"Et si... ?". La phrase synonyme d'uchronie. Aucune terre n'est promise est une uchronie, indéniablement. Mais si l'expression n'était pas irrémédiablement galvaudée, on pourrait presque dire qu'elle est plus qu'une uchronie. Car si l'on s'attend à juste découvrir ce qui aurait pu se passer avec une installation juive massive en Afrique, on risque d'être surpris devant la tournure des évènements qui fait appel à d'autres tropes de la SF. En tout cas moi j'ai été surpris. Agréablement, je crois.

Aucune terre n'est promise a une qualité primordiale : bien qu'il s'agisse d'un ouvrage à message, ou tout du moins à réflexion, son récit tient la route et s'apprécie pour lui-même, sans que l'enjeu intellectuel prenne le pas sur l'enjeu 'physique'. C'est un roman agréable à lire, qui a de légères tendances mindblowing, notamment dans ses petites mises en abyme, mais qui réussit l'exploit de rester toujours suffisamment palpable.

Aucune terre n'est promise m'a un peu rappelé Ring Shout de P. Djèli Clark. Plus pour mon ressenti à la lecture que pour les histoires en elles-même - et encore, les deux se servant finalement des codes de l'imaginaire pour évoquer de manière flagrante une situation de notre réalité. Ainsi, si je ne peux pas dire que j'ai eu un attachement immense pour les personnages, le récit m'a gagné à sa cause au fil des pages. Et si ce n'est pas le grand coup de coeur, j'ai un profond respect pour cette oeuvre dont je n'ai certainement pas réussi à saisir toutes les subtilités et intelligences. La "faute" à une certaine nébulosité qui - et c'est un peu un comble - est aussi l'élément qui m'a sûrement permis de trouver mon chemin et mon plaisir entre ses pages. Une seule chose compte : c'est très respectable et très recommandable.

Couverture : Kévin Deneufchatel / Traduction : Julien Bétan
D'autres avis : Tigger Lilly, Lhisbei, Gromovar, TmbM, Yuyine, Cédric, Marc, Sometimes, ...

samedi 2 octobre 2021

Pierre Léauté - Je n'aime pas les grands

Je n'aime pas les grands, Pierre Léauté, 2020, 369 pages

Augustin Petit est un soldat français, blessé lors de la Première Guerre Mondiale et revanchard. Revanchard ? Oui, car la guerre s'est terminée en 1919 par une victoire allemande. Pour Augustin, les coupables ne font aucun doute : les grands. Et il va, petit à petit, imposer sa vision au reste du monde.

Toute ressemblance avec des faits ayant existé n'est absolument pas fortuite. Car si le monde décrit par Pierre Léauté est uchronique, il n'en demeure pas moins un quasi-copier/coller de la montée du nazisme, très documenté et référencé, où Petit remplace Hitler et les grands remplacent les juifs. Cet improbable décalage accentue le caractère absurde des totalitarismes et apporte une légèreté bienvenue qui permet de réviser plaisamment les mécanismes nationalistes et la manière dont ils peuvent se porter aisément au pouvoir, n'importe où, de la même manière que le lecteur se laisse porter par le récit.

Si les deux premiers tiers du roman suivent une trame connue, Pierre Léauté s'offre un peu plus de liberté dans le dernier, amenant à réfléchir sur la capacité humaine à oublier les horreurs du passé et à les réitérer. Le tout en accentuant encore plus le côté humoristique de son livre, multipliant les utilisations étonnantes de personnages connus ou les références cinématographiques - jusqu'à Star Wars mais principalement vers du plus ancien comme Don Camillo ou La Traversée de Paris. Cet aspect reste toutefois fait de manière assez intelligente et tient plus du clin d'oeil, n'entachant pas le bon déroulé de la lecture s'il n'est pas remarqué.

Je n'aime pas les grands est, aussi étonnant que cela puisse paraitre, un amusant et agréable livre sur la montée des nationalismes et des dictatures. Un rappel qui ne peut jamais faire de mal, surtout à notre époque où l'oubli fait son chemin.

Couverture : Kévin Deneufchatel
D'autres avis : Gromovar, ...

jeudi 17 septembre 2020

Zygmunt Miloszewski - Te souviendras-tu de demain ?

 
Te souviendras-tu de demain ?, Zygmunt Miloszewski, 2017, 546 pages

« - Une meilleure version de l'Histoire ?
Ludwik grimaça. L'histoire de l'humanité démontrait que les changements et les alternatives étaient rarement meilleurs, dans les cas les plus favorables, ils étaient aussi sanglants et dénués de sens que les originaux.
»
En 2013, Ludwik et Grazina fêtent leur cinquantième anniversaire de mariage. Le lendemain matin, ils se réveillent 50 ans plus tôt, en 1963, dans leurs corps de l'époque et une situation presque identique à ce qu'ils ont connu. Presque. Car dans cette version de l'Histoire, la Pologne n'est pas membre du bloc de l'Est mais est une proche alliée de la France, entre autres.

Te souviendras-tu de demain ?
est à la fois une uchronie historique et une uchronie personnelle. Cette dernière peut sembler la plus centrale à la lecture mais la première est toujours là en filigrane, essentielle à la vie des deux protagonistes, dans un mariage très réussi. Les deux aspects sont forts intéressants et sont surtout un terreau fertile pour les bonnes réflexions de l'auteur.

Passé un démarrage assez déstabilisant, très axé sexualité - de manière intéressante et rare, néanmoins -, le livre trouve ensuite son rythme de croisière dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler Stephen King (particulièrement 22/11/63) : il ne se passe pas grand chose, on s'attarde beaucoup à décrire le cadre et la société, et c'est pourtant captivant.

Te souviendras-tu de demain ? ne réinvente pas la roue et traite toutes les - nombreuses - thématiques habituelles de l'uchronie. Mais il le fait très bien. Avec en prime un petit goût exotique pour le lecteur puisque tout est centré sur la Pologne - et un amusement supplémentaire pour le lecteur français puisque la France est elle aussi omniprésente. Un très bon livre qui sonne juste de bout en bout.

Photo de couverture : Elliott Erwitt / Traduction : Kamil Barbarski
D'autres avis : Lune

dimanche 28 juin 2020

Écran de fumée #13 - For All Mankind / The Marvelous Mrs Maisel

For All Mankind, Saison 1, 2019, 10 épisodes de 60 minutes

For All Mankind est une uchronie qui démarre en juin 1969. C'est en effet à cette date que les russes sont les premiers hommes à poser le pied sur la lune, un mois avant les américains. Ces derniers refusant de s'avouer vaincus, la course à l'espace se poursuit.

For All Mankind est une excellente série, si ce n'est plus, multipliant les qualités. Sans ordre de préférence : elle est prenante et touchante, de plus en plus au fil des épisodes et de l'attachement croissant aux personnages, et saupoudrée de scènes d'espace littéralement haletantes ; elle est visuellement très réussie - à l'exception de quelques rares plans un peu étonnants - belle et spectaculaire ; elle met habilement les femmes en avant - et les minorités, même si l'histoire d'Aleida est le petit point faible de la série pour le moment en étant surtout une préparation pour la suite -, réussissant à être immanquablement féministe tout en dépassant le "simple" stade de la revendication en s’efforçant d'acter de l'égalité active.

Oui, il y a malgré tout quelques petites imperfections, notamment quelques moments un peu mous dans les premiers épisodes, quelques ellipses un peu rapides et une concentration quasi-exclusive sur les vols, presque jamais sur la préparation des astronautes, qui pourra étonner - un parti-pris qui s'avère compréhensible, et qu'on pourra compenser en lisant l'excellentissime manga Space Brothers, parfait complément. Mais ces détails restent des détails et sont très largement compensés par la qualité générale de la série. Son seul vrai défaut est d'être diffusé sur AppleTV+, une plateforme que personne n'a. Mais si vous avez l'occasion, un jour ou l'autre, de pouvoir regarder For All Mankind, n'hésitez pas, c'est simplement excellent.

D'autres avis : Lhisbei (grâce à qui j'ai découvert la série, un grand merci !), ...

The Marvelous Mrs Maisel, Saison 1-3, 2017-2019, 8/10/8 épisodes de 45-55 minutes

The Marvelous Mrs Maisel conte, comme son nom l'indique, l'histoire de Mrs Maisel, une mère au foyer juive à New-York, en 1958, se découvrant un talent pour le stand-up et débutant une carrière sur scène. Si vous imaginez que cela sera loin d'être facile, vous ne vous trompez guère.

The Marvelous Mrs Maisel est une série franchement sympathique, souvent amusante, parfois touchante, toujours emplie de fraicheur. Elle repose sur une ribambelle de personnages hauts en couleur, un peu déstabilisants aux premiers abords mais qui s'avèrent attachants au bout de quelques épisodes. Au-dessus d'eux se tient Midge Maisel et l'incroyable performance de Rachel Brosnahan, époustouflante.

La saison 3 aurait pu - dû -  aller plus loin sur certaines thématiques, mais peu importe : il est bien trop plaisant de suivre Mrs Maisel & Cie - surtout Midge et Joel, avouons-le - pour avoir envie de se plaindre. The Marvelous Mrs Maisel réussit le difficile pari d'être engagé tout en étant agréablement superficiel. Et surtout d'être pleinement feel-good. À ne pas manquer.

mercredi 10 avril 2019

Christophe Lambert - Aucun homme n'est une île

Aucun homme n'est une île, Christophe Lambert, 2014, 275 pages.

2 juillet 1961. Ernest Hemingway est sur le point de se suicider quand on vient l'avertir d'un débarquement américain à Cuba. Une attaque en juillet ? Oui, car Kennedy a repoussé l'assaut d'avril et évité le fiasco de la baie des cochons. L'occasion pour Hemingway de reprendre sa casquette de correspondant de guerre et de retourner à Cuba pour tenter d'interviewer Fidel Castro et Che Guevara.

Je ne suis pas un grand amateur d'uchronies historiques, que je trouve souvent compliquées et nécessitant pas mal de connaissances pour pleinement les apprécier. Ces "problèmes" sont ici à la marge : le récit est assez minimaliste et les pré-requis sont eux-aussi minimes et généralement connus de tous, pour peu que vous sachiez ce qu'est la Guerre Froide, où est situé Cuba et qui sont Fidel Castro et Che Guevara.

D'ailleurs, si sa base est une uchronie historique, Aucun homme n'est une île est surtout l'occasion pour Christophe Lambert de proposer une courte aventure unique, dans un cadre rare, et de mettre en scène trois personnages historiques. Et si l'aspect uchronique permet de prendre des libertés et de laisser libre cours à l'imagination, ce n'est pas pour autant un livre déconnecté de la réalité. Bien au contraire même, l'auteur ayant (ré)intégré de nombreux faits/anecdotes historiques, explicités dans la très intéressante bibliographie qui conclut l'ouvrage.

Aucun homme n'est une île est un excellent livre à tous les niveaux. Il apporte d'un côté un récit d'aventures plaisant, très bien rythmé et qui ne tire pas en longueur, tout en présentant intelligemment des personnages (et des idées) complexes. Le tout avec grande simplicité. À lire que vous soyez ou non amateur d'uchronie !

D'autre avis : Gromovar, Lhisbei, Julien, ...

mercredi 25 juillet 2018

Ugo Bellagamba - Tancrède

Tancrède, une uchronie, Ugo Bellagamba, 2009, 374 pages.

Connaissez-vous Tancrède de Hauteville, chevalier normand et membre de la première croisade ? Si ce n'est pas le cas, Tancrède pourra vous le faire découvrir. Enfin, en partie. Mettons jusqu'à Jérusalem. Car après, l'histoire diffère quelque peu de l'Histoire : Tancrède est une uchronie.

Je ne livre jamais ici de grandes analyses de livre, trouvant même souvent le principe ennuyant chez mes "confrères". Pourtant, j'aurais aimé ici savoir le faire, ou au moins pouvoir livrer un avis pertinent, tant Tancrède est un livre érudit qui mériterait d'être décortiqué et analysé.

Notez que malgré cela, et malgré un manque d'émotions et un ton quasi-didactique bien que le récit soit à la première personne, Tancrède est un livre abordable et plaisant, parole de lecteur inculte sur les croisades. On y découvre un pan de l'Histoire dans ses différentes facettes religieuses et politiques, vu d'un peu tous les angles, au fil d'une histoire et d'un personnage intéressants.

Et même si mon cerveau a du mal a posteriori à se faire une idée de ce récit et de ses implications, j'ai apprécié la lecture sur le moment - c'est là le plus important - même si elle n'est pas exempte de quelques défauts, notamment un changement de sensibilité étonnamment rapide. Quant à l'analyse... vous serez obligé de le lire ! ;-)

mercredi 17 juin 2015

Johan Heliot - La Chose dans la glace

La Chose dans la glace, Johan Heliot, 2008, 23 pages (epub).

À l'occasion de la Décade de l'imaginaire 2015, du 8 au 17 juin, l'Atalante fait des promotions sur 10 romans et offre 6 nouvelles. La Chose dans la glace de Johan Heliot, écrite pour "Utopod" puis parue dans le recueil Johan Heliot vous présente ses hommages, est la cinquième.

Désespéré par la mort de sa femme, Hermann est recruté par le professeur Morgenstern pour partir en mission au pole Nord à la recherche d'une mystérieuse "chose dans la glace"...

Je ne dévoilerai rien de plus de l'intrigue, et surtout de quelques à-côtés qui apportent du sel au récit, pour réserver un peu de surprise. La Chose dans la glace est une nouvelle étonnante qui fonctionne fort bien et happe le lecteur. Malheureusement, la conclusion tombe un peu à plat. Ce n'est pas tant la résolution qui est insatisfaisante mais plutôt la rapidité avec laquelle elle arrive : alors que le lecteur est accroché et a envie de découvrir une grande histoire et un mystère, tout est déjà fini.

La Chose dans la glace s'avère avoir les défauts de ses qualités et de son ambition première. Une frustration finale qui ne doit pas faire totalement oublier que cela reste un texte sympathique à lire.

vendredi 25 juillet 2014

Naomi Novik - Le Trône de jade

Le Trône de jade, Naomi Novik, Tome 2/9 de Téméraire, 2006, 388 pages

Après la bonne surprise que fut le premier tome, Les Dragons de Sa Majesté, il ne m'aura pas fallu longtemps pour attaquer le deuxième tome de la série Téméraire. Comment résister à un bon livre avec des dragons ?

Cette fois-ci, direction la Chine pour notre duo d'héros, dans la logique des événements précédemment rencontrés. Les deux premiers tiers se passent en mer et sont parfois un peu longuets dans le fait que certaines péripéties n'apportent vraiment pas grand chose. Le dernier tiers, se déroulant en Chine, est quant à lui un rush d'intensité et de dénouements. Une apothéose de fin qui me fait espérer qu'on reviendra visiter la Chine ultérieurement.

On retrouve tous les éléments qui font la force du premier tome, notamment quelques grandes batailles aéro-navale (bien que la plus haletante ne contienne étonnamment pas de dragons). La trame générale n'avance pas énormément mais ce tome comporte tout de même des éléments essentiels pour la suite de l'aventure, ne serait-ce que pour le développement de Téméraire.

Je n'attendais pas grand chose du premier tome et j'avais été agréablement surpris de trouver quelque chose de plus intelligent qu'un simple divertissement. Je pensais avoir désormais saisi le principe. Mais Naomi Novik a encore réussi à me surprendre par l'aspect politique et philosophique des réflexions portées par Téméraire dans ses dialogues avec Laurence. Le dragon révolutionnaire s'interroge sur les concepts de liberté, de gouvernement, de devoir,... et la justesse de certaines de ses pensées, malgré une certaine naïveté, sont troublantes.

Dans la continuité de son prédécesseur, bien que légèrement en dessous, Le Trône de jade est donc un bon roman, un divertissement dragonesque de qualité. La suite surement dans les prochains mois.


Dix-huitième participation au challenge SFFF au féminin

dimanche 13 juillet 2014

Naomi Novik - Les Dragons de Sa Majesté

Les Dragons de Sa Majesté, Naomi Novik, Tome 1/9 de Téméraire, 2006, 347 pages.

C'est grâce à Vert que j'ai véritablement découvert cette série qui m'avait déjà fait de l'oeil sur les rayonnages de la bibliothèque. Il ne m'en fallait pas moins pour me laisser tenter.

Téméraire, c'est le - sympathique - nom d'un dragon. Un jeune dragon aux caractéristiques exceptionnelles dont la charge revient au capitaine Laurence de la Navy. Une recrue de choix pour les anglais dans leur guerre contre les troupes françaises menées par Napoléon.

Car nous sommes au début du XIXème siècle. Les guerres napoléoniennes font rage, l'Histoire est presque identique à celle que nous connaissons. À une exception près : dans cet univers, les dragons existent et servent d'armée de l'air.

Ce livre comporte deux légers obstacles. Le premier, c'est que le cadre historique, bien qu'omniprésent, n'est pas vraiment rappelé, Naomi Novik comptant sur les connaissances de ses lecteurs. Le deuxième, c'est que le point de vue est anglais et que le "méchant" est français. Une fois que votre esprit est parvenu à franchir ses deux contraintes, le reste n'est que du bonheur.

Je n'attendais pas forcément grand chose à la lecture de ce roman, si ce n'est un petit divertissement avec des dragons (un argument en soi). Divertissant, il l'est assurément, ne serait-ce que pour ses manoeuvres aériennes très visuelles. L'écriture est limpide et va à l'essentiel, ne jouant pas sur de grands rebondissements mais assurant une tension constante.

Mais Les Dragons de Sa Majesté est plus qu'un simple divertissement. L'aspect dragon est bien développé et décliné (races, caractéristiques et croisements compris). Outre cette belle galerie de dragons, Naomi Novik offre aussi une belle galerie de personnages humains. Mais c'est surtout le duo principal qui fait la différence. Pas d'initiation adolescente, pas de longue mise en route, Naomi Novik évite toutes les habitudes du genre. Téméraire est intelligent, responsable, adulte-né. Laurence a déjà de l'expérience, est noble et respectueux tout en sachant s'adapter. Les deux forment rapidement un couple attachant.

Ce n'est pas forcément le roman le plus révolutionnaire de la littérature, mais il est tout de même au-dessus de simplement faire le boulot et juste proposer quelque chose de sympathique. Il y a une vraie ambiance qui se dégage de cette série. Et avec elle l'envie d'y revenir. Ça tombe bien, Téméraire compte 8 tomes pour le moment. De quoi voir venir.

Dix-septième participation au challenge SFFF au féminin

mardi 9 juillet 2013

Christopher Priest - La Séparation

La Séparation, Christopher Priest, 2002, 455 pages.

J'avais lu la chronique d'AcrO il y a quelques temps, ainsi que quelques autres par-ci par-là. Alors, malgré la référence au Maître du Haut Château qui me faisait un peu peur, je me suis lancé. Et la comparaison avec l'oeuvre de Philip K. Dick est justifié. Malheureusement pour moi, qui en garde quelques réticences.

Tout d'abord, il me faut parler de la structure du récit. Tout commence en 1999, avec Stuart Gratton, historien et auteur, qui s'intéresse à un dénommé Sawyer qui aurait eu un impact pendant la seconde guerre mondiale. Le roman comporte deux petites parties avec Stuart Gratton, qui permettent d'introduire et de justifier la présence des autres éléments du récit, qui sont des mémoires et des extraits d'autres livres. C'est très intelligent, car ça donne un véritable liant à l'ensemble. Je ne pense pas que cela fonctionnerait aussi bien sans cela.

L'histoire en elle-même se déroule entre 1936 et 1945. Sur fond de seconde guerre mondiale donc. Plus que sur fond d'ailleurs. L'ensemble du livre apparaît véritablement comme un roman historique, très bien documenté. C'est vraiment troublant, surtout quand de petites distorsions viennent s'insérer dans l'Histoire (avec son lot de remises en question : "hum, j'ai trop dormi en cours d'Histoire ?"). On se retrouve dans une uchronie.

Uchronie ? Ou uchronies ? Je ne saurais pas répondre. C'est un flou permanent qui se déroule devant nous, avec de nombreux éléments contradictoires, apportés par les différentes sources que nous pouvons être amenés à lire. D'un côté, j'ai bien aimé ce doute qu'apporte l'auteur, qui porte à réfléchir sur ce qu'est la réalité ou comment les choses peuvent facilement basculer.

Mais d'un autre côté, j'ai un problème : il me manque quelque chose sur quoi me reposer une fois le livre terminé. Je ne demande pas une solution complète et détaillée du problème, mais au moins une petite idée. Un problème de rationalisation de ma part j'en conviens. Le flou permanent est un peu trop permanent. De plus, alors que d'autres l'ont célébrée, je n'ai absolument pas aimé la fin. Ou tout du moins ce que j'en ai compris, puisque je veux bien supposer ne pas avoir tout saisi.

Au final, c'est un avis mitigé. La structure et les idées développées sont superbes (et je ne suis pas entré plus en détail sur le concept de séparation, qui est exprimé de multiples manières), mais j'ai un goût d'inachevé en bouche. Un soupçon de "au final, tout ça pour quoi ?". Je veux bien croire que cela vienne de moi, alors n'hésitez pas à le tenter !

dimanche 26 mai 2013

Philip K. Dick - Le Maître du Haut Château

Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, 1962, 318 pages.

De nombreuses fois, j'ai pu lire des avis sur ce livre, Le Maître du Haut Château. Et des avis (plus que) positifs. Il fallait donc que je passe le pas, et que je lise du Philip K. Dick, chose que je ne me souviens pas avoir déjà fait (ou du moins pas dans un passé proche). Oui, je sais, je suis vraiment irrécupérable...

La quatrième de couverture a fait la différence. C'est une uchronie des plus basiques dans l'idée, sur un des éléments les plus importants de notre histoire, et pourtant cela m'a semblé original. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Bref, je me suis plongé dans ce monde où, à l'instar de l'Allemagne après notre Seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis sont divisés entre les vainqueurs de la guerre, le Japon et l'Allemagne.

On y suit plusieurs personnages, de tous bords et de préoccupations différentes. Chacun vit sa propre aventure, nous invitant à découvrir ce monde sur plusieurs échelles (du plus haut niveau politique à la vie d'un ouvrier). Il est intéressant d'envisager ce qui aurait pu se passer, mais j'avoue n'avoir pas profité pleinement des références politiques. Il m'aurait fallu je pense faire quelques recherches sur l'état du monde en 1962 et sur le fonctionnement du système nazi pour en profiter pleinement. Ça sera pour une relecture, les bases que j'avais m'ont suffi pour cette fois (même si les intrigues politiques sont quand même un peu compliquées...).

Tous les personnages sont liés par quelques rapides interférences. Mais ils sont surtout liés par deux livres : le Yi-king et La sauterelle pèse lourd. Le premier est un outil de divination, d'origine chinoise, que tous utilisent. J'ai l'impression de lire en ce moment beaucoup de livres utilisant le Tao, et cela me donne de plus en plus envie de m'y intéresser sérieusement. Le deuxième (aussi nommé Le poids de la sauterelle selon les traductions) est une uchronie où les Alliés remportent la Seconde Guerre Mondiale. Vous la sentez la mise en abyme ?

On ne sait pas énormément de choses sur La sauterelle pèse lourd, seulement des bribes ici ou là. Mais tous les personnages vont s'y retrouver confrontés, et cela va apporter son lot de réflexions et d'interrogations. Et surtout, il va se développer un grand jeu de mise en abyme et de double sens, absolument fabuleux.

Toutes les petites histoires que l'on suit sont sympathiques, mais tout ce qui tourne autour de La sauterelle pèse lourd est vraiment à un niveau au-dessus. Au point d'en vouloir plus, et surtout plus tôt dans le récit. Le petit point faible du livre peut-être : ne pas décoller assez rapidement. Mais cela reste un bon livre, qui attendra une relecture pour potentiellement devenir un très bon livre.

mercredi 15 mai 2013

Stephen King - 22/11/63

22/11/63, Stephen King, 2011, 937 pages.

Je suis en possession de ce livre depuis quasiment sa sortie. J'étais plutôt motivé par sa lecture, mais j'ai tout de même attendu le moment propice, celui où je me sentirai capable d'enchaîner ce pavé sans trop bloquer. Et paf, d'un coup, c'était le moment ! (oui, j'aime raconter des faits très concrets et parlants).

Je ne suis pas un grand connaisseur de Stephen King, mais j'ai quelques bases, dont La Tour Sombre. Une saga qui ne représente pour moi qu'une des meilleures de tous les temps. Et que vous devez vous empresser de lire si ce n'est pas déjà fait, en vous forçant à continuer après le premier tome.

Bref, 22/11/63. Date de l'assassinat de Kennedy à Dallas. Enfin, l'attentat possible. Puisque, la quatrième de couverture vous l'aura surement fait deviner, l'histoire va peut-être changer. En effet, par le biais de son ami Al Templeton qui a trouvé un portail temporel (ou je-ne-sais-comment-on-peut-appeler-ça), Jake Epping va être capable de remonter le temps, et plus précisément en 1958, et décide (est légèrement forcé de décider) d'empêcher le meurtre de JFK.

L'idée de départ est bonne, et les 100 premières pages aussi. C'est bien amené, le personnage principal est attachant, et on a le droit à un peu de réflexion sur les conséquences du voyage dans le temps. Pour un sujet très abordé en science-fiction, j'ai trouvé ça plutôt clair et bien parti. Allez hop, il part en 1958, et on s'attend à passer assez rapidement à une uchronie (on voit tout de même JFK des deux côtés de la couverture...). Oui, mais non. Car nous n'atteindrons pas la date du 22/11/63 avant environ la 800ème page... La centaine de pages qui conclut le livre est du niveau de la première, avec un mélange d'actions, de réflexions et d'une uchronie troublante (ce qu'elle nous amène à penser est assez particulier...).

Et entre temps me demanderez-vous ? Et bien, nous avons le droit à une histoire d'amour. D'accord, je grossis un peu le trait, mais fondamentalement je n'en suis pas loin... Il y a des éléments importants dans ce coeur du roman, et de très bons passages. Mais pas de quoi justifier près de 700 pages... Le pire, c'est que ça se lit plutôt bien, mais j'attendais toujours le moment où ça allait vraiment décoller.

   Finalement, je ne sais pas trop quel est mon avis sur ce livre. Je m'attendais à quelque chose de plus uchronique, et ça a perturbé ma lecture. Si je n'avais pas attendu autant de ce changement du cours de l'Histoire (et je n'en prends pas l'entière responsabilité, on nous parle du sauvetage de Kennedy au début du roman, forcément on y pense...), peut-être l'aurais-je encore plus apprécié, puisqu'il y a vraiment de bonnes choses, une vraie plongée dans les années 60, une belle histoire et de nombreuses questions posées. A tenter si vous êtes capable de patienter avant de voir Kennedy.