jeudi 9 février 2023

Audrey Pleynet - Encore cinq ans / Ray Nayler - Père

Encore cinq ans, Audrey Pleynet, 2022, 29 pages (epub)

2078. La Terre est toujours plus invivable pour les êtres humains, dans des proportions funestes. Mais Arthur Thompson, inventeur de génie, a une solution : une sorte de cryogénisation de l'entièreté de la population, le temps que la planète retrouve ses couleurs. Ce qui devrait prendre une quinzaine d'années. À moins qu'il ne faille cinq ans de plus.

Peut-on réussir un texte court contant une très longue période de temps sans faire de concession sur l'attachement et la sympathie accordés aux personnages, et ce alors même que ceux-ci ne sont que de passage ? Audrey Pleynet réussit ce tour de force. Encore cinq ans est une intelligente nouvelle qui va bien au-delà de son point de départ mémorable pour proposer plusieurs rebondissements surprenants et questionner ce qui fait et construit l'humain. Une belle nouvelle.

Nouvelle lauréate du Prix des lecteurs 2022 de Bifrost et offerte en téléchargement gratuit par Le Bélial' jusqu'au 28 février, merci à eux.

Couverture : Nicolas Fructus
D'autres avis : Tigger Lilly, Gromovar, Le Maki, OmbreBones, ...


Père, Ray Nayler, 2020, 30 pages (epub)
« J’ai eu un père pendant six mois. J’avais sept ans lorsque je l’ai rencontré. »
États-Unis, années 50. Son père mort au combat, le jeune narrateur vit seul avec sa mère. Jusqu'au jour où sonne à la porte un robot, gagné à une loterie du Bureau des vétérans. Pas n'importe quel robot : son Père.

Père est quasiment une histoire de voisinage et d'imbécilité humaine tout à fait commune. Si ce n'est qu'il y a un robot. Un détail aussi essentiel à l'histoire qu'assez insignifiant. Car il n'y a rapidement plus de robot. Il y a Père, un être sympathique et touchant, dont la destinée m'a fendu le coeur comme celle de n'importe quel humain aurait pu le faire, et ce malgré la douce candeur du narrateur. Une très belle nouvelle.

Nouvelle lauréate du Prix des lecteurs 2022 de Bifrost et offerte en téléchargement gratuit par Le Bélial' jusqu'au 28 février, merci à eux.

Couverture : Matthieu Ripoche / Traduction : Henry-Luc Planchat
D'autres avis : Tigger Lilly, FeydRautha, Le chien critique, Le Maki, OmbreBones, Le nocher des livres, ...

vendredi 3 février 2023

Bulles de feu #46 - Janvier 2023

Un petit récapitulatif de mes lectures BDs/mangas/comics du mois, pour en garder une trace.
Le classement est absolument imparfait et insatisfaisant mais peut donner un ordre d'idée. Les avis sont (ultra)brefs, n'hésitez pas à demander un complément d'informations en commentaire si nécessaire.

Mouais



The Elf & The Hunter T.5/5 - Umetaro Aoi

Un cinquième et dernier tome à l'image de la série, pas mauvais mais basique et mielleux. Pas déçu que la série se termine.
Bien / Ok / Correct



Insomniaques T.6/? - Makoto Ojiro

Toujours agréable à lire mais pas le tome le plus marquant, un peu plan-plan.



Un dernier soir à Pékin - Golo Zhao

Des petites tranches de vie avec la nourriture en fil rouge et les discussions d'un couple trop peu mis en avant pour que le final soit émouvant. Bien mais donne la sensation que ça aurait pu être encore mieux. Des dessins et des couleurs à l'image des récits, doux et agréables.



Le Château des étoiles T.5-6/? - Alex Alice

Un bon diptyque, meilleur que le précédent, moins dans le sense of wonder et plus dans l'intrigue, bien plus satisfaisant à lire.



Le Maîtres des livres T.1-2/15 - Umiharu Shinohara

Un bon démarrage une fois acclimaté au "héros" peu sympathique au premier abord ; un hymne d'amour aux livres et aux bibliothèques.



Les 5 Terres T.5/? - Lewelyn et Jérôme Lereculey

Pas le tome le plus enthousiasmant, mais une série toujours solide.

Frieren T.4-5/? - Kanehito Yamada et Tsukasa Abe

Vraiment une série étonnante qui parvient à rendre parfaitement le regard de Frieren, une Elfe, qui n'a pas du tout le même rapport au temps que nous. C'est admirable, ça donne quelque chose d'assez unique, mais ça a pour contrecoup d'être toujours un peu détaché et de ne pas être marquant sur la durée, seulement sur le moment. Ce qui est donc parfait d'un point de vue intellectuel, vis-à-vis de Frieren, moins d'un point de vue émotionnel.


Le Jardin, Paris - Gaëlle Geniller

M'a acquis à sa cause au fil des pages, un peu comme Peau d'homme (mais en moins marquant). Positif, bienveillant, agréable à lire, mais un peu trop gentillet. À l'image des dessins qui m'ont fait penser à une animation 3D classique, bien mais un peu lisse.
Très bien



Asadora ! T.6/? - Naoki Urasawa

C'est vraiment très bien. C'est Urasawa quoi.



L'Attaque des Titans T.1-2/34 - Hajime Isayama

Relecture des premiers tomes pour enfin découvrir la fin de l'histoire. Le dessin n'est pas toujours très propre, mais c'est très solide dans l'intrigue, avec une agréable sensation d'imprévisibilité.


Saint-Elme T.1-3/? - Serge Lehman & Frederik Peeters

Un premier tome de mise en place, pas époustouflant et un peu dur à entamer. Ça démarre réellement dans le deuxième tome, avec bien plus d'ampleur et de mystère. Me donne une sensation proche d'un Urasawa, en version polar noir.


Emma T.1-4/10 - Kaoru Mori

L'Angleterre victorienne est moins exotique et excitante que l'Asie centrale du XIXème siècle. C'est le seul défaut d'Emma par rapport à l'excellent Bride Stories. Mais Kaoru Mori a un sens du détail et des personnages si incroyable qu'elle me fait apprécier une pure romance. Le tome 1 m'a pourtant paru un peu banal, à partir du tome 2 j'étais happé.


Kaiju n°8 T.1-4/? - Naoya Matsumoto

Un manga qui mérite le bruit qu'il a fait à sa sortie. C'est du pur shonen, mais c'est solide et efficace. Et le plus appréciable pour le moment, c'est que ça ne délaye pas inutilement les révélations et ça ne cherche pas à garder des secrets de manière improbable, ça suit un rythme logique et ça conserve du sens.


Lost Children T.1-9/? - Tomomi Sumiyama

La très bonne surprise du mois. Un cadre étonnant qui a d'abord des airs de fantasy mais qui a finalement un côté très moderne. Une dualité qui va très bien avec la dualité des deux héros. Très fluide, très prenant, très bien.

samedi 28 janvier 2023

Lavanya Lakshminarayan - Analog/Virtuel

Analog/Virtuel, Lavanya Lakshminarayan, 2020, 380 pages
« - Ce n'est qu'une question de temps jusqu'à ce que cela nous affecte à Apex City.
- Quelle serait la timeline pour cela ?
- Quarante ans, dans le meilleur des cas, avant que l'eau de l'atmosphère...
- On s'en occupera dans trente-neuf ans.
»
Alors que les pays sont de l'histoire ancienne, des Cités-États règnent. Bangalore est ainsi devenue Apex City, une ville qui se veut méritocratique, où les outils numériques sont omniprésents et dont la devise peut se résumer en un mot : la productivité. Cela vaut en tout cas pour une moitié de la ville, celle des Virtuels, les castes majoritaires. Tous ne redoutent qu'une chose : devenir un Analog, les Dix-pour-Cents inférieurs, et rejoindre l'autre côté d'Apex City, au-delà du bouclier énergétique, où la technologie n'existe pas.

Il n'aura fallu que quelques pages pour qu'Analog/Virtuel m'harponne. Le temps d'un premier chapitre ou d'une première nouvelle, au choix. Le temps pour une voleuse Analog de faire un aller-retour dans la zone Virtuel et d'en ramener la graine d'un arbre, la graine d'une révolution, qui sera le fil rouge du livre. Quelques pages qui m'ont fait le même effet que L'Été de la fusée, le sublime texte qui ouvre les Chroniques martiennes de Ray Bradbury. C'est tout aussi beau et cela commence un tout aussi excellent fix-up.

Analog/Virtuel est, pour moi en tout cas, un fix-up, c'est-à-dire un enchaînement de nouvelles indépendantes dont la juxtaposition permet de créer quelque chose de plus grand. En l'occurrence ici, ce quelque chose c'est tout autant la compréhension du fonctionnement de ce système dystopique que l'émergence d'une rébellion visant à le mettre à bas. Pour ce faire, chaque nouvelle est une tranche de vie d'un personnage - parfois Analog, parfois Virtuel - cherchant à maintenir ou améliorer sa condition, cherchant à survivre au mieux, à faire avec ses peurs. Et d'un texte à l'autre, des éléments se répondent, se répercutent, se font écho. Tout est lié. Tout est indépendant.

Analog/Virtuel est une réussite sur tous les aspects. Sa forme est admirable, renfermant autant les qualités d'un roman que celles d'un recueil de nouvelles. Son fond est riche, multiple, portant un regard lucide sur notre présent et notre futur, avec la technologie en tête de proue, mais pas que. Son fil rouge apporte une note d'espoir toujours bienvenue en temps de dystopie. Et chacune de ses histoires, chaque texte, chaque page fait la part belle à l'humain. Roman, recueil, fix-up, appelez-le comme vous voulez. Mais une chose est certaine : Analog/Virtuel est un excellent livre.

Couverture : ? / Traduction : Lise Capitan
D'autres avis : Alys, FeydRautha, Le Maki, Célinedanaë, ...

dimanche 22 janvier 2023

Keigo Higashino - Les Doigts rouges

Les Doigts rouges, Keigo Higashino, 2006, 237 pages

Maehara Akio est appelé par sa femme, paniquée, qui lui demande de rentrer immédiatement. Chez eux, il découvre le corps d'une petite fille, étranglée par leur fils de 14 ans. Pour le protéger, ils décident de déplacer le corps dans des toilettes publiques et d'effacer toutes les traces. Mais est-il possible d'échapper à la justice quand Kaga Kyōichirō fait partie de l'enquête ?

Les Doigts rouges met donc en scène Kaga Kyōichirō, l'enquêteur holmésien découvert dans l'excellent Le Nouveau. Mais si Kaga y apparaissait sympathique et agréable, ce n'est pas forcément le cas ici, lui qui dédaigne son père qui est aux portes de la mort. De manière générale, Les Doigts rouges est un roman moins engageant que Le Nouveau, avec notamment cette première moitié quasi-entièrement consacrée au point de vue des coupables.

Une fois n'est pas coutume, j'ai gagné à ne pas lire les romans dans leur ordre de publication. Connaissant le personnage de Kaga, je savais qu'il allait forcément se passer quelque chose de remarquable et qu'il fallait passer outre cette étonnante situation de base. J'ai bien fait. Tout semblait pourtant cousu de fil blanc : on connait les coupables, la méthode et l'enquêteur qui va résoudre l'affaire. Comment rendre la lecture intéressante et impactante ? C'est peut-être le plus grand défi pour un auteur de polar. Ça tombe bien, Keigo Higashino en est un excellent.

Malgré toute l'apparente prévisibilité de l'enquête, il y a donc bien un final tout en surprises. Rien de réellement flashy, mais d'une simplicité diablement efficace et admirable. Et en plus de ça, il y a en toile de fond un questionnement sur la place et la gestion des personnages âgées, une problématique particulièrement prégnante dans la société japonaise. Encore une belle réussite de la part de Keigo Higashino.

Couverture : Billy and Hells / Traduction : Sophie Refle

lundi 16 janvier 2023

Christian Léourier - Danseuse de corde

Danseuse de corde, Christian Léourier, 2020, Tome 2/2 de La Lyre et le Glaive, 518 pages
« Il ne voulait pas mourir dans l'indifférence générale, sous la pluie, avec en guise d'oraison les ahans de ceux qui resteraient debout. Il ne voulait pas sentir sa chair se déchirer de nouveau, voir son sang s'écouler, laisser ses membres se refroidir. Il ne voulait pas, surtout pas, mourir. Cela faisait-il de lui un lâche ? »
Danseuse de corde est la suite directe de Diseur de mots. Emballé par ce premier tome qui ne cessait de gagner en qualités, j'étais très motivé par la lecture de ce second volume. Malheureusement, mon enthousiasme s'est quelque peu étiolé au fil des centaines de pages.

Non pas que Danseuse de corde soit un mauvais roman. J'ai globalement pris du plaisir à le lire. Mais là où Diseur de mots trouvait sa patte - Kelt, pour ne pas le nommer - pour apporter le sentiment de lire quelque chose de différent, Danseuse de corde a des airs bien plus classiques. Malgré la multiplication des points de vue, qui étoffent la grandeur de l'univers et permettent une gestion maline des sauts dans le temps, on perd quelque peu cet attachement à l'individu pour vivre bien plus une intrigue d'ampleur et un affrontement général.

J'écrivais dans mon premier billet : « il y a à la fois un cheminement d'individus, des péripéties à taille humaine, tout autant que des batailles d'ampleur et des jeux de pouvoir plus politiques. Sans que l'un ne prenne le pas sur l'autre ». À mon sens, la balance n'est cette fois pas équilibrée - et, ironiquement, le roman n'est pas réellement punchy pour autant. Ce qui n'est pas fondamentalement une mauvaise chose. Ce n'est simplement pas ce que j'espérais et ce qui m'aurait fait le plus vibrer. C'était bien, mais il m'a manqué l'étincelle qui aurait pu en faire une lecture vraiment unique.

Couverture : Éric Scala
D'autres avis : Célinedanaë, Marc, lutin82, ...