lundi 12 janvier 2026

Philippe Battaglia - La Dernière Tentation de Judas

La Dernière Tentation de Judas, Philippe Battaglia, 2025, 527 pages
« - Je vais résumer, juste pour être sûr d'avoir bien compris, reprit Lazare quand Judas eut terminé. Vous me demandez de vous escorter dans une mission autour du monde afin de récupérer des pièces maudites, ceci dans le but de faire la nique au Tout-Puissant. Cette idée vous a été insufflée par un texte provenant du Malin, vous avez le pape et toutes les forces du Vatican au cul, y compris une bande d'apôtres complètement ravagés, et vous êtes protégés, malgré vous, par une confrérie de ninjas en adoration devant le premier meurtrier de l'histoire chrétienne. J'ai juste ?
- Oui, admit Judas à contrecoeur. C'est sûr que, dit comme ça...
»
C'est sûr que, dit comme ça, cela résume bien à la fois l'intrigue et le ton du roman. Si ça vous parait un peu loufoque, c'est normal. La Dernière Tentation de Judas revisite, à une époque moderne mais dans la continuité de leur passé, les grandes figures bibliques de manière totalement blasphématoire - voyez le pitch de départ : tout part d'un Judas immortel qui trouve une piste pour enfin mourir et retrouver son amant Jésus au Paradis.

Mais La Dernière Tentation de Judas n'est pas juste un entassement de bizarreries. Philippe Battaglia fait preuve d'une bonne cohérence interne et propose quelque chose qui a étonnamment du sens et une (relative) crédibilité pour proposer un autre regard sur quelques évènements millénaires. Le tout avec évidemment l'objectif de questionner les fondements de la religion catholique, ainsi que ses interprétations et ses valeurs.

Si La Dernière Tentation de Judas est réussi dans son concept et ses idées, c'est moins le cas du récit en lui-même. L'intrigue a des allures de blockbuster aux nombreuses scènes d'action qui ont peiné à m'emballer. Si l'enjeu de l'histoire est gigantesque, voire apocalyptique, il ne suscite pas de grande tension et devient même lassant sur la durée. Cela m'a fortement rappelé - pour le meilleur et pour le pire - les premiers tomes du Disque-Monde de Terry Pratchett : d'excellentes idées et un amusant grain de folie mais un déroulé assez lambda et peu entraînant. En souhaitant à Philippe Battaglia de se bonifier aussi bien que son homologue britannique.

Couverture : Leraf
D'autres avis : Zoéprendlaplume, ...

mardi 6 janvier 2026

Bulles de feu #81 - Décembre 2025

Un petit récapitulatif de mes lectures BDs/mangas/comics du mois, pour en garder une trace.
Le classement est absolument imparfait, insatisfaisant et un peu aléatoire mais peut donner un ordre d'idée. Les avis sont (ultra)brefs, n'hésitez pas à demander un complément d'informations en commentaire si nécessaire.

Bien / Ok / Correct


Thermae Romae T.6/6 - Mari Yamazaki

Un tome en totale roue libre pour un final sans vrai enjeu. Mais l'essentiel était ailleurs et la réussite déjà acquise dans les premiers tomes.


Ajin T.13-14/17 - Gamon Sakurai

L'histoire n'a rien d'exceptionnel mais c'est très efficace dans son genre, très rythmé et actif, avec une vraie tension.


Eco T.1/3 - Guillaume Bianco et Jérémie Almanza

Une revisite de Jack et le Haricot magique avec quelques problématiques féminines. Un bon conte illustré pour tous les âges.
Très bien


Phoolan Devi - Claire Fauvel

Une adaptation de l'autobiographie de Phoolan Devi, la "Robin des bois indienne" à l'histoire tragique. Fluide et aérée, une très bonne manière de découvrir son histoire - attention, il y a toutefois quelques scènes violentes.


Undertaker T.7-8/? - Xavier Dorison et Ralph Meyer

Un vrai bon diptyque, un bon western aux thématiques pleinement d'actualité (liberté d'avortement, liberté de disposer de son corps, fanatisme et contrôle des masses).
Excellent


Blue Giant T.6-10/10 - Shinichi Ishizuka

Dans la lignée des 5 premiers tomes, excellent et sans fausse note. Des personnages attachants et énormément d'émotions, pour eux et pour la musique. C'est passionné et passionnant. Le cycle est excellent en lui-même mais donne évidemment envie de suivre les aventures de Dai dans les suivants.

mercredi 31 décembre 2025

R.F Kuang - Babel

Babel, R.F. Kuang, 2022, 764 pages

Canton, 1828. Un jeune chinois est sauvé et recueilli par un professeur d'Oxford. Rebaptisé Robin Swift, il le prend sous son aile et lui fait intégrer Babel, le prestigieux institut de traduction. Qui n'est pas qu'un simple lieu d'études des langues mais aussi la source du pouvoir de l'Angleterre grâce à l'argentogravure, une magie combinant argent et histoire des mots.

Si ce pitch est factuel et met en avant deux aspects primordiaux du roman (le milieu scolaire et l'importance des mots), il omet son troisième pilier : le racisme et plus généralement le traitement réservé à celleux qui sont considérés comme inférieurs. Robin et ses camarades de cohorte, racisés et/ou de genre féminin, ne sont pas admis à Babel en tant qu'égaux mais seulement car ils sont nécessaires, comme des outils. R.F. Kuang s'attache à montrer la difficulté de cette prise de conscience, le systémisme de ce racisme et les moyens de lutter contre, avec la fameuse opposition entre réforme et révolution. L'autrice va bien au-delà d'un simple "le racisme c'est mal". Elle questionne ses raisons et les arguments opposés, fait évoluer son jeune héros en même temps que ses réflexions et parvient à être tout à la fois indéniable et nuancée.

Babel est un ouvrage engagé et politique. Mais il n'oublie pas d'être avant tout un bon roman. Son propos s’intègre parfaitement à son cadre et à son histoire, ne prenant pas le pas dessus et laissant largement la place pour vibrer aux côtés de Robin Swift. Et il y a de quoi vibrer, de quoi s'enthousiasmer et s'émouvoir. De la même manière que le fond du propos n'a rien d'inédit mais est habilement présenté et mené, l'histoire d'un jeune héros entrant dans une grande école et devant faire ses preuves n'a là aussi rien d'inédit. Pourtant ça fonctionne parfaitement et ça ne sonne jamais comme du déjà-lu, car là aussi c'est habilement présenté et mené.

C'est le cas aussi de l'autre grand thème du roman : la traduction et le sens des mots. Je ne suis généralement pas un grand amateur des explications de worldbuilding, qu'elles soient de fantasy ou de science-fiction, et des détails sur le fonctionnement des éléments imaginaires. J'ai pourtant été fasciné par cette magie qui nécessite d'associer deux mots de langues différentes ayant un socle commun. L'idée est ingénieuse et elle permet en plus à l'autrice de nous offrir plein d'informations sur le fonctionnement et le métissage de nos langues. Là encore, ce n'est rien qui n'est trouvable ailleurs, mais c'est habilement présenté et mené.

La plus grande force de Babel au final, c'est son harmonie. R.F. Kuang combine ses trois grands axes dans un tout où aucun n'est plus important que les autres, où ils fusionnent pour créer quelque chose de meilleur. Pour parvenir à quelque chose qui s'approche du chef-d'oeuvre. Babel est un ouvrage conséquent, plus de 700 pages, et pourtant aucune d'elle n'est inutile. C'est un plaisir du début à la fin, qui se termine avec un sentiment de complétude. C'est une oeuvre puissante qui touche autant le coeur que le cerveau. C'est un roman très riche et pourtant toujours abordable. C'est une lecture incontournable.

Couverture : Nico Delort / Traduction : Michel Pagel
D'autres avis : Vert, L'ours inculte, Le nocher des livres, Cédric, Elessar, Kahlan, Zoéprendlaplume, ...

mercredi 24 décembre 2025

Pierre Lemaitre - Au revoir là-haut

Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre, Tome 1/3 de "Les Enfants du désastre", 2013, 564 pages

Novembre 1918. Alors que la rumeur enfle que la guerre est sur le point de s'achever, une dernière offensive est forcée par l'officier Henri d’Aulnay-Pradelle qui espère ainsi élever son prestige. C'est là que les destins d'Édouard Péricourt et d'Albert Maillard vont se lier, le premier sauvant le second mais devenant par la même occasion une gueule cassée.

Au revoir là-haut est une fiction qui prend place dans un cadre historique réaliste et travaillé. Une après-guerre d'opportunité et de reconstruction où chacun va tenter de se faire la meilleure place possible. C'est sur cette solide base que vont se dérouler les aventures des trois principaux personnages dont les vies vont s'entremêler jusqu'au bout, dans une intrigue parfaitement construite - ce qui correspond bien au passé d'auteur de polars de Pierre Lemaitre.

Au revoir là-haut est un bon roman, voire un très bon roman, mais ce n'est pas un roman que j'ai trouvé très enthousiasmant. Je discerne deux freins à cela. Le premier ce sont les personnages qui ne sont pas franchement à leur avantage et dont aucun n'est pleinement sympathique. Ce côté peu reluisant donne certainement du réalisme et du fond mais ça limite l'attachement. La deuxième limite, c'est le ton de la narration. Elle n'est pas désagréable, on s'y habitue, mais elle laisse une impression un peu bizarre, un peu goofy, un peu moqueur par moment, qui là aussi n'aide pas à la sympathie et à l'attachement.

Cela dit, Au revoir là-haut reste un roman efficace et une vraie bonne lecture, très bien menée. Je lirai certainement ses suites un jour - surtout que j'ai cru comprendre que l'une met en scène Louise - ce qui est un bon indicatif de sa qualité.

Couverture : ?
D'autres avis : TmbM, Alys, ...

jeudi 18 décembre 2025

Mélanie Fievet - Koinè

Koinè, Mélanie Fievet, 2024, 116 pages

Quinze ans. Cela fait quinze ans que le monde a changé, une catastrophe puis une révolution, et que tout est devenu plus local, plus respectueux, plus communautaire, plus utopique. Mais si l'humanité semble avoir collectivement trouver sa place, ce n'est pas forcément le cas pour tous ses membres. C'est notamment vrai de ces trois individus qui vivent dans un étrange hôtel, dont le tenancier est lui aussi en proie aux questionnements.

Koinè fait partie de ces livres qu'il ne faut pas - encore moins que les autres - me demander d'expliquer et d'expliciter. Koinè est une expérience. Il n'y a pas vraiment d'intrigue, ses bribes n'étant en tout cas pas le plus important. Ce qui compte ce sont ces êtres qui se cherchent, ces individus qui ne sont pas aussi heureux que l'utopie dans laquelle iels vivent, ces pensées sombres qu'il faut dépasser.

Koinè parle de lutte personnelle et d'acceptation. Elle parle de la vie. C'est riche, presque trop, tout en ayant le bon sens d'être assez contenu et d'être une novella, se clôturant avant de risquer de perdre le lecteurice. Grâce à ce format, il ne demeure qu'une lecture à part, où quelque chose se crée et dépasse la simple juxtaposition de mots, et le plaisir de lire l'écriture mouvante et poétique de Mélanie Fievet.
« C'est seulement après la conquête du pain que peut s'accomplir enfin, en chaque âme, la conquête du plein. »
Couverture : Zariel