[anatèm], Neal Stephenson, Tomes 1 et 2, 2008, 652 et 492 pages
« "Vos voisins se brûlent-ils vifs les uns les autres ?" voilà comment fraa Orolo entama la conversation avec artisan Flec. »Fraa Erasmas vit à Saunt-Edhar, une concente où demeurent reclus des fraas et des soors, plongés dans l'étude des mathématiques et de la philosophie - comme deux faces d'une même pièce. Ils n'ont aucun contact avec l'extérieur, si ce n'est lors des apertes, tous les un, dix, cent ou mille ans selon la math à laquelle appartiennent les avôts. Pour Erasmas, l'aperte décénarienne arrive justement dans quelques jours. Et elle va entraîner de grands changements pour la congrégation.
Comment ? Vous ne comprenez pas la moitié des mots employés dans ce succinct pitch ? C'est normal. Et ça ne sera pas expliqué beaucoup plus clairement dans le roman, si ce n'est au cours des quelques extraits du dictionnaire qui parsèment les chapitres. Est-ce que c'est un peu compliqué au démarrage ? Certainement. Est-ce qu'on s'y fait relativement vite et est-ce qu'un grand plaisir du livre est de découvrir et comprendre le monde d'Arbre ? Certainement aussi. Est-ce qu'en plus ce n'est pas juste là pour faire exotique et est-ce que cela fait sens au sein de l'intrigue, au même titre que les différents débats idéologiques ? Certainement toujours.
[anatèm], c'est une plongée sous-marine. Il y a d'abord l'entrée dans l'eau, et le choc qui va avec. Un peu déboussolé, on cherche ses repères. Difficile, puisque l'eau n'est pas la terre. Alors on s'en crée des nouveaux et on finit par s'habituer à ce nouvel environnement, à y être bien. Vient alors le moment de s'enfoncer plus loin, tranquillement, palier après palier. Jusqu'à finir, sans presque s'en rendre compte, au milieu d'abysses étourdissants.
Cette manière d'agrandir toujours plus l'angle du récit et d'aller vers des destinations inattendues, mais toujours en toute logique - le contraire aurait été impensable vu les thématiques du récit - est l'autre grande force du roman. Avec aussi la capacité de Neal Stephenson à traiter des sujets complexes et à les rendre presque passionnants. Je ne m'attendais clairement pas à être happé par des maths et de la philo. Je ne peux pas dire que j'ai tout saisi - je ne vous en ferai pas une calca - ni que c'est toujours évident, mais l'essentiel est toujours accessible - et intéressant/fascinant, le plus souvent. Et rendu digeste tant par une volonté d'expliquer les bases que par l'intelligence de laisser régulièrement respirer les réflexions par des passages plus légers, voire amusants.
[anatèm] est un livre si étonnamment plaisant dans sa complexité que c'est lors des passages plus voués à l'action - notamment une bonne partie du tome 2 français (le livre est d'un seul tenant en VO) - que mon intérêt a un peu fluctué. Pas de quoi pour autant amoindrir l'intérêt général du roman. [anatèm] reste indéniablement un très bon livre, intelligent tant dans ses idées que dans son déroulé, plein de passion pour les sciences et la pensée scientifique. Un solide roman, dans tous les sens du terme.
Couverture : Gaëlle Marco / Traduction : Jacques Collin
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