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jeudi 16 novembre 2017

Ursula Le Guin - L'Effet Churten

L'Effet Churten, Ursula Le Guin, 1990/1993/1994, 183 pages.

L'univers de l'Ekumen d'Ursula Le Guin repose sur un principe (ou deux, selon le point de vue) : les informations peuvent se déplacer de manière instantanée d'une planète à une autre, grâce aux ansibles, tandis que les déplacements physiques, bien que de vitesse luminique, restent de très longue durée. Et si cette dernière contrainte s'envolait ? Si les déplacements physiques devenaient eux-aussi instantanés ? C'est ce qu'évoquent les trois nouvelles de L'Effet Churten, du nom du phénomène permettant ce déplacement.

L'histoire des Shobies conte le premier test de cet effet churten sur un équipage entier. Pour un résultat étonnant, à tous point de vue, très bien rendu par Ursula Le Guin.

Mais l'effet churten est surtout une excuse pour permettre à Ursula Le Guin de faire ce qu'elle fait de mieux : parler de l'humain et de la différence. C'est encore plus évident dans les deux nouvelles suivantes : La Danse de Ganam conte la découverte d'une nouvelle planète quand Le Pêcheur de la mer Intérieure nous transporte entre Hain et la planète O (planète "déjà" explorée dans deux nouvelles de L'Anniversaire du monde).

Certes, il n'y a rien de flamboyant ou d'exceptionnel dans ce petit recueil. Juste - mais c'est déjà tout à fait bien - le plaisir de lire trois nouvelles d'Ursula La Guin, sans grande ampleur mais jamais innocentes.

dimanche 24 août 2014

Ursula Le Guin - L'Anniversaire du monde

L'Anniversaire du monde, Ursula Le Guin, 2002, 398 pages.

Avec L'Anniversaire du monde, Ursula Le Guin nous invite une nouvelle fois à découvrir l'Ekumen, son univers de science-fiction fétiche. 7 des 8 nouvelles présentes dans ce recueil s'y déroulent, sur des planètes diverses et variées.

Et la variété, l'imagination, la créativité, c'est bien l'impression qui domine à la lecture. Grâce au format, ce n'est pas un ou deux planètes que l'on visite mais 6, inédites ou déjà rencontrées, avec chacune leur spécificité. L'imagination d'Ursula Le Guin, concrète et plausible tout en étant extraordinaire, est bluffante.

Comme toujours, l'auteur traite de son sujet favori, l'humanité, dans des histoires simples et touchantes. Pas de nouvelles à chute, pas de grands rebondissements ni d'actions à gogo, juste une fenêtre sur des instants de vie. On notera tout de même une certaine violence inhabituelle (si ce n'est dans Le Nom du monde est forêt) dans L'Anniversaire du monde et surtout dans Musique ancienne et les femmes esclaves.

L'esclavage, l'acculturation, les traditions, la religion,... sont parmi de nombreux thèmes développés ici et là. Il y en a tout de même un constant sur les 4 premières nouvelles : la sexualité et les rapports homme/femme. Avec - je me répète mais c'est pour la bonne cause - une créativité géniale.

Et puis il y a Paradis perdu, la nouvelle ne faisant pas partie de l'Ekumen, pièce majeure du recueil avec sa grosse centaine de pages, qui ne fait pas tâche dans l'ensemble. Au contraire, en substituant à une énième planète un vaisseau spatial voguant pendant plusieurs générations, Ursula Le Guin traite habillement de la vie communautaire et fait opérer la même magie qu'elle déverse sur tout l'Ekumen.


Septième participation pour le Summer Star Wars : Episode II

Dix-neuvième participation au challenge SFFF au féminin

mardi 1 juillet 2014

Ursula Le Guin - Les Dépossédés

Les Dépossédés, Ursula le Guin, 1974, 391 pages.

Le cycle de l'Ekumen a une constante : Ursula Le Guin nous emmène chaque fois à la découverte d'une nouvelle planète, avec son habitat, son mode de vie et toute une étude anthropologique qui s'y rapporte. Et c'est super. Avec Les Dépossédés, c'est double ration de plaisir puisque l'on part à la découverte d'une planète, mais de deux !

D'un côté Urras, la planète mère, aux accents de la Terre : contrôlée par une élite riche, misogyne, peuplée de guerres nationales et de luttes de classes. De l'autre Anarres, la planète fille, peuplée quelques générations auparavant par des révolutionnaires urrastis : une utopie anarcho-communiste, basée sur la liberté, le partage, la solidarité et l'égalité, pauvre, en retard technologique et aux conditions de vie difficiles. Chacune est la lune de l'autre. Hormis un cargo de temps en temps pour échanger des marchandises, aucun contact.

Pour partir à la découverte de ces deux planètes et de leurs fonctionnements opposés, on suit le personnage de Shevek, un physicien annaresti. Un premier fil narratif le voit partir pour Urras, le premier à jamais faire le voyage en ce sens. Un deuxième nous montre sa jeunesse sur Anarres et les raisons l'ayant poussé à prendre le risque de partir.

Il faut bien le dire, ces presque 400 pages ne sont pas remplies de grandes actions et de multiples rebondissements. Il ne se passe même pas grand chose. Le rythme est lent. Et pourtant. Pourtant c'est une nouvelle oeuvre d'art ciselée par Ursula Le Guin. L'écriture est riche, précise, attentive.

Mais c'est bien le propos qui est au centre et qui est le plus remarquable. Les Dépossédés est éminemment politique. Encore plus concrètement que d'habitude. Cette communauté anarchiste annarestie qui fonctionne est un vrai exemple de modèle de société alternatif. En opposition avec le capitalisme détestable d'Urras, il est simple de savoir de quel côté le coeur de l'auteur la porte.

Mais ce roman n'est absolument pas une bête éloge de l'anarchisme. Pas de manichéisme ici : Ursula Le Guin montre aussi les limites du système et les sacrifices nécessaires. Ainsi que tous les aspects qui peuvent de près ou de loin se rapporter à cette "politique", le langage et l'éducation en tête.

Les Dépossédés est un roman riche qui regorge de bonnes choses et dont on pourrait tirer des lignes et des lignes. En résumé, ce sont deux modèles de société scrutés à la loupe. Mais cette macrosociologie est portée en parallèle par le développement d'un petit être humain qui nous montre les choses à son échelle. Micro et macro sont réunis. Pour un livre qui n'a rien de petit mais bien tout d'un grand.

Quinzième participation au challenge SFFF au féminin

Deuxième participation pour le Summer Star Wars : Episode II

Premier emprunt à la bibliothèque pour le challenge Morwenna's List

mercredi 23 avril 2014

Ursula Le Guin - Le Dit d'Aka & Le Nom du monde est forêt

Le Dit d'Aka / Le Nom du monde est forêt, Ursula Le Guin, 2000/1972, 310 pages.

Escale n°2 dans mon voyage dans l'Ekumen d'Ursula le Guin. Ou plutôt escales n°2 et n°3 puisque ce roman, Le Dit d'Aka, est suivi d'un autre court roman plus ancien, Le Nom du monde est forêt. Double dose de plaisir.

En commençant Le Dit d'Aka, j'étais content d'avoir déjà fait mon entrée dans le cycle avec La Main gauche de la nuit. Un peu compliqué et un peu brouillon comme début, où les situations politiques de la Terre, d'Aka et de l'Ekumen se mélangent. Et puis, après une vingtaine de pages, on se plonge tout entier sur Aka et la magie opère.

On suit Sutty, une Envoyé terrienne, sur Aka, une planète qui se veut ultra-moderne et tournée vers l'au-delà, quitte à supprimer et oublier son passé. On trouve, entre autres, deux axes de réflexion principaux. Sur un plan politique, le totalitarisme, qu'il soit religieux ou scientifique, et ses conséquences. À la fois via la situation d'Aka mais aussi via les souvenirs de Sutty concernant la Terre (et donc notre futur). Mais le thème principal, c'est la littérature. Ses rôles, ses pouvoirs. La transmission, le souvenir, le partage. Impossible de ne pas penser à Fahrenheit 451 tant leurs objectifs semblent identiques (tout comme le plaisir à les lire).

Le Dit d'Aka est une grande oeuvre et une lecture indispensable, comme l'est Fahrenheit 451. Elle représente pour moi l'essence de la science-fiction : aller voir ailleurs pour mieux nous questionner ici. Un questionnement multiple dont une large part est ici consacré à un sujet qui vous est forcément cher si vous lisez ceci : les livres et les histoires.
« Erreur. Elle n’aurait pas dû le remercier. Les remerciements appartenaient au registre du « discours servile ». Les formules honorifiques, les salutations, les demandes de permission et les expressions de fausse gratitude, tous ces fossiles de l’hypocrisie primitive étaient des obstacles à la franchise entre producteurs-consommateurs. C’est ce qu’elle avait appris, en ces termes, presque dès son arrivée. »
Le Nom du monde est forêt a la difficile tâche de suivre ce moment d'excellence. Malgré avoir reçu le Prix Hugo, il est pour moi légèrement en dessous. De la manière que le "très bon" est juste en dessous de "l'excellent".

À la différence du "schéma classique" d'Ursula Le Guin, on ne suit pas ici la rencontre d'une nouvelle planète avec l'Ekumen. À la place, on découvre le Monde 41, une planète où toutes les terres sont couvertes de forêts. Exactement l'inverse de l'actuelle Terre, qui l'a colonisé pour le déboiser. Mais quid des pacifiques autochtones ?

Encore plus que dans Le Dit d'Aka, les terriens sont au premier plan et offrent une comparaison d'autant plus facile avec notre présent. Outre quelques considérations d'ordre métaphysique, on réfléchira principalement sur les thèmes de l'écologie et du colonialisme. Si les réflexions peuvent sembler évidentes de notre point de vue contemporain et de fait moins percutantes que d'habitude (ce qui n'enlève rien à leur justesse), il faut se rappeler que ce texte a été écrit en 1972. On peut alors crier au génie.

Deuxième participation au challenge SFFF au féminin

vendredi 24 janvier 2014

Les Lectures du Barouveur #1 : Ursula Le Guin - La Main gauche de la nuit

La Main gauche de la nuit, Ursula Le Guin, 1969, 331 pages.
« Le jour est la main gauche de la nuit,
et la nuit la main droite du jour.
Deux font un, la vie et la mort
enlacés comme des amants en kemma,
comme deux mains jointes,
comme la fin et le moyen. »
Un jour, un certain Kissifrott, Dévoreur de livres de son état, est venu me voir et m'a proposé de faire une lecture commune (et d'autres si affinités). Il apportait même un nom de projet terrifiant : Les Lectures du Barouveur. L'objectif premier, outre se faire plaisir et partager pleinement des lectures, est de lire des vieux livres qu'on ne croise plus tous les jours dans la blogosphère.

Kissifrott a eu l'idée de commencer par La Main gauche de la nuit, l'occasion pour moi de découvrir Ursula Le Guin, une auteure qui me faisait, je l'avoue, un peu peur. Pourquoi ? Aucune idée. Surement un mélange de préjugés : c'est ancien, c'est de la SF spatiale, ça a l'air compliqué, ... Oui, ma bêtise me fait moi-même peur. Car vous vous en doutez, j'étais totalement dans l'erreur. Mes remerciements publics à Kissifrott pour m'avoir ouvert les yeux.

La Main gauche de la nuit est un livre intelligent. Les réflexions s'enchaînent sur de nombreux sujets, notamment toutes les facettes du genre humain et la politique, avec souvent une pensée différente, voire novatrice. Mais le plus important, c'est que rien de cela ne semble forcé. Le Guin ne nous sert pas un semblant d'histoire pour pouvoir faire passer ses idées. Au contraire, chaque moment de réflexion vient naturellement dans la continuité du récit.

L'histoire en elle-même n'est pas des plus compliquées : un homme, représentant l'Ekumène, une association de 83 mondes, arrive sur la planète Géthen pour tenter de la rallier. On suit majoritairement cet Envoyé et l'on découvre avec lui cette planète hivernale, pas à pas, "sur le tas". La première partie se mélange entre l'aspect découverte et l'aspect politique et parvient à joliment se renouveler dans une seconde partie qui ressemble plus à de l'aventure (avec même un petit côté Horde du Contrevent).

L'ensemble est beau. Il y a une poésie qui se dégage de l'écriture de Le Guin. Ainsi qu'une profondeur touchante (le chapitre 13 est bouleversant, tout comme la fin). Ce livre foisonne de bonnes choses. Je suis incapable de rendre suffisamment hommage à ce qui s'apparente à un sans faute : intelligent, poétique, beau, touchant. Que vous faut-il de plus pour aller le lire ?
« - Dites-moi, Genry, que sait-on de certain, de prévisible, d’inéluctable… la seule chose sûre que vous sachiez sur votre avenir et sur le mien.
- Je sais que nous mourrons.
- Oui. Il n’est vraiment qu’une seule question à laquelle nous puissions répondre, et nous connaissons déjà la réponse… Ce qui seul rend la vie possible, c’est cette incertitude permanente, intolérable : ne pas savoir ce qui vous attend. »
L'avis de Kissifrott